13/04/2018

AUX SOURCES DU GOTHIQUE

Ann RADCLIFFE

aux sources du gothique

Ann WARD naquit à londres en 1764 dans une famille de commerçants estimés.  Elle y reçut une éducation anglicane stricte.  Toute jeune encore, elle aurait connu l'écrivaine Sophia Lee, auteure du roman pré-gothique "Le Souterrain, ou Mathilde", (1785) laquelle dirigeait une école pour jeunes filles de bonnes familles, et sa soeur, Harriet Lee, elle aussi écrivaine.  Ce serait ce roman dont tout le monde parlait alors, qui l'aurait influencée dans l'écriture de ses trois principaux romans que sont La Romance de la forêt, (1791) Les Mystères d'Udolphe, (1794) et L'Italien, ou le Confessionnal des Pénitents Noirs. 1797)

C'est dans le respect de la tradition bourgeoise et conservatrice que grandit Ann.  A l'âge de 23 ans, elle épousa William Radcliffe, un juriste propriétaire de la gazette The English Chronicle.  Ensemble, ils voyagèrent en Allemagne où ils sillonnèrent la vallée du Rhin, admirant au passage les anciennes forteresses qui émaillent son cours.

Restée sans enfants, Ann consacra son temps libre à l'écriture de ses cinq romans, de 1789 à 1797, après quoi elle mit un terme définitif à sa carrière littéraire.  A l'époque où elle les écrivit, Horace Walpole connaissait la célébrité pour son roman Le Château d'Otrante, (1764) et la vogue du gothique était en plein essor. Hélas, d'insistantes rumeurs ne tardèrent pas à circuler au sujet de l'état mental de la romancière, rumeurs qui finirent par provoquer l'exaspération de son mari au point pour celui-ci de se voir dans l'obligation d'exhiber un certificat médical attestant du parfait équilibre mental de son épouse.  

Ann Radcliffe décédera en 1823 à l'âge de 59 ans.  Son succès littéraire fut tel qu'il suscita un engouement sans précédent, engouement qui se traduisit par un florilège d'imitations souvent plus insignifiantes les unes que les autres.  

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Reportons-nous à présent à l'érudite approche du roman Les Mystères d'Udolphe, telle que nous la livre Maurice Lévy dans sa préface du dit roman, non sans rappeler au préalable que ce dernier en a revu et corrigé la traduction originellement établie par la comtesse Louise Marie Victorine de Chastenay de Lanty en 1797.

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Hans Burgmaier        Amants surpris par la mort

"Il faut retenir de ces premiers romans l'essentiel de ce qu'ils ont en commun : une intrigue plus complexe à mesure que l'art de la romancière se confirme, mais toujours centrée sur des aventures qui ne font sens que lorsqu'elles sont vécues dans le cadre d'architectures médiévales : des châteaux ou des abbayes sui, en Ecosse, en Sicile ou en France sont un même décor et illustrent un symptomatique rêve labyrinthique.  Poursuites effénées, rencontres terrifiantes, découvertes macabres et autres aventures au sens propre déroutantes disent la perte d'une difficile orientation dans des sites nocturnes, toujours tragiquement traversés."

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"L'espace narratif a toujours des murailles pour limites, comme pour enfermer ensemble héroïne et lecteur dans un univers où n'ont plus cours les codes de la vie ordinaire."

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"Toutes les héroïnes d'ann Radcliffe font à un moment ou un autre l'expérience de l'angoisse du seuil : Emilie n'échappe pas à la règle.  Quand elle franchit le portail de la forteresse, son coeur se serre et lui viennent à l'esprit des pensées de longues souffrances et de meurtres.  Pressentiment qui se vérifie sans tarder : il y a dans une salle d'Udolphe un fauteuil de fer fixé au sol, dont les pieds et les bras sont garnis de barres et de chaînes, et au-dessus duquel pend un effrayant collier d'acier.  A toutes fins utiles et pour qu'on ne croie pas que ces instruments sont purement décoratifs, un corps ensanglanté gît dans un recoin de la pièce.  Les souffrances infligées par Montoni à sa femme, sa séquestration dans une tour du château et sa mort sont une autre preuve, s'il en était besoin, des tourments associés à l'image du château.  tout se passe comme si l'effrayante demeure était la matérialisation dans l'espace de la volonté de puissance de son infâme propriétaire... et bien sûr pèse sur des centaines de pages l'horreur incertaine de la scène initiale (ou faut-il dire primitive ?) tue par la romancière, orientant l'imaginaire vers d'innombrables supplices : qu'a bien pu voir Emilie derrière le sinistre voile noir ?  Udolphe, aperçu de l'extérieur, paraît suspendu entre deux abîmes : ses remparts prolongent la paroi abrupte du roc et ses tours donnent sur le vide qui s'ouvre à son pied. La verticalité du château continue celle de la montagne.  Des dangers analogues y guettent l'explorateur, liés à la nature du site : danger du vertige, crainte de la chute.  Chute physique et déchéance morale : l'une est souvent dans l'écriture gothique une représentation figurée de l'autre."

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"Lourde d'un sens pudiquement tu est cette porte sans verrou intérieur qui donne sur les noirs abysses du château, sur l'en dessous des choses, du monde et de la ceinture.  Lieu de tous les dangers, c'est une chambre à coucher, où l'intimité risque à chaque instant l'outrage."

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Charles-marie Bouton        Moine en prières dans une église gothique en ruines

"Il y a beaucoup de non-dit dans le discours d'Ann radcliffe, des opacités, une violence le plus souvent contenue mais qui parfois éclate en descriptions sanglantes, en corps mutilés, en duels meurtriers, en séquestrations et tortures.  Troubles, textuellement parlant, sont les imaginations d'une romancière réputée pour sa pudibonderie : le texte est plein d'appétits inassouvis.  Il s'écrit simultanément sur deux faces : à l'endroit, il y a beaucoup de dignité, de decorum, de décence et d'honnêtes sentiments : rien que de très avouable.  Un côté vertu, dont on pourrait même dire que la romancière l'exhibe avec quelque ostentation.  A l'envers, il y a du désir.  Il y aurait certes quelque ridicule à faire d'Ann Radcliffe une émule ou une rivale du marquis embastillé  -elle qui, lorsqu'elle prévoit une intrusion masculine dans la chambre de son héroïne, la fait providentiellement aller au lit toute habillée... Mais il y a aussi en elle des zones d'ombre, du ténébreux, des choses tues ou qu'il faut lire entre les lignes : de l'inter-dit.  Le XVIIIè siècle voulait que le gothique empruntât à la forêt sa pénombre, en même temps que l'ogive de ses voûtes naturelles et la verticalité de ses troncs."

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"Métaphorique obscurité : le château cache aussi bien les desseins du maître des lieux.  On ne sait jamais très exactement ce qui se passe à Udolphe : décisions floues et contradictoires concernant Emilie, allées et venues de soldats à figure patibulaire, arrivée de femmes dont le comportement dit avec une tacite véhémence la profession.  Mais que veut donc Montoni ?  Qu'attend-il exactement de celle qui est, depuis qu'il a épousé sa tante, sous sa tutelle légale ?"

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"En fait, le seigneur d'Udolphe se comporte plus en geôlier jaloux qu'en tuteur légal.  Ou plus exactement, il se dresse, au seuil de son redoutable repaire, tel l'un de ces pères des origines écartant, l'arme à la main, la horde primitive des fils conquérants."

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"On a souvent désigné le mystère de la chambre close imaginé par Ann Radcliffe comme étant à l'origine de maintes situations analogues du roman policier contemporain : mais a-t-on suffisamment fait remarquer que ces lieux clos sont surtout des appartements interdits ?  Mieux : des chambres à coucher qui ont un passé et une histoire, avec un lit pour principal mobilier ?"

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"Les déambulations nocturnes de la jeune fille à la recherche de sa tante (image d'une mère de substitution, si peu digne que Mme Montoni soit de l'être) dans les entrailles d'Udolphe peuvent s'interpréter classiquement comme l'exploration du corps maternel, en quête d'une problématique origine.  N'est-il pas significatif que les demeures dont Emilie ne se lasse pas de parcourir nuitamment les couloirs et les appartements, soient toutes deux encore très fortement habitées, hantées par le souvenir des femmes à qui elles ont jadis appartenu ?"

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"Le message est clair : toute tentative d'affranchissement ou d'émancipation conduit au crime, à la folie et au désespoir."

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"Mais la romancière ne se contente pas de donner de ses toiles favorites des reproductions sans relief ou des chromos de mauvais goût : son art se situe bien plus haut.  Tout se passe comme si les scènes qu'elle transpose, loin d'être passivement incorporées à l'intrigue, agissaient sur le discours narratif, l'activaient, et d'une certaine manière, l'orientaient.  Les images, devenues texte, colorent et contrôlent l'écriture.  Chaque nouvelle vignette crée l'événement, impose au récit un nouveau régime.  A mesure que l'intrigue se noue et se développe, le texte se plie aux exigences de nouvelles images qui se pressent, s'enchaînent ou se superposent."

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"Le gothique, de par sa nature, exclut la lumière."

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"Tout l'art d'Ann Radcliffe tient dans cette écriture nocturne et dissimulatrice, qu'éclairent seules de l'intérieur, des compositions picturales qui sont des pauses, des intervalles, de brefs instants de répit."

Maurice Lévy

(extraits de la préface des Mystères d'Udolphe, éditions Gallimard)

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 Les Mystères d'Udolphe

roman gothique de Ann Radcliffe

 

Quelle oeuvre colossale !  Pensez donc : en édition de poche, (Gallimard, collection Folio classique) ce roman ne totalise pas moins de 800 pages d'une rare densité !  Pour une oeuvre qui fut écrite en 1794, cela représente quand même un certain exploit compte tenu de l'indéniable qualité littéraire de celle-ci.  Ann Radcliffe s'y montre sous le jour d'une écrivaine scrupuleuse, soucieuse de vraisemblance, minutieuse dans ses descriptions, fidèle dans l'étude psychologique de ses personnages, sensible, novatrice et, ce qui ne gâte rien, passionnante à lire, même si son écriture élégante date évidemment d'un autre âge et peut donc nous  sembler parfois quelque peu désuète.

Féréol de bonnemaison  Jeune femme surprise par un orage (détail)  couverture de l'édition Gallimard des Mystères d'Udolphe.jpg

Féréol de Bonnemaison     jeune femme surprise par un orage

En guiser d'introduction à ce grand roman gothique, voici un échantillon typique du style de son auteur. Vous remarquerez au passage l'usage particulier qu'elle fait de la ponctuation...

"Sa femme était retirée dans son appartement ; la langueur et l'abattement qui l'avaient accablée, et que l'arrivée des étrangers avait comme suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptômes plus fâcheux.  Le lendemain, la fièvre se déclara ; le médecin y reconnut les mêmes caractères qu'à celle dont Saint-Aubert venait d'échapper ; elle en avait reçu le poison en soignant son époux ; sa complexion trop faible n'avait pu y résister ; le mal s'était répandu dans ses veines, et l'avait jetée dans la langueur."

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Dès le début du roman  -dont le déroulement s'avère extrêmement lent- nos esprits cartésiens sont quelque peu étonnés par la caractérisation souvent fantaisiste des paysages que traversent les héros : la Garonne y sert de liaison expresse entre la Guyenne et le Languedoc-Roussillon, la notion des distances semblant réduite à son minimum pour les besoins de l'action.  Qu'il suffise de se reporter à la description du Voyage en Espagne de Théophile Gautier pour se représenter les incroyables difficultés que comportait ce genre d'entreprise...

Mais poursuivons nos observations au fil du récit qui s'ouvre sous nos yeux : Ann Radcliffe ne craint pas de s'engager au devant de sa propre part de ténèbres, fascinée qu'elle est sans doute par l'insondable mystère du masochisme féminin.  Dans sa quête, elle apportera sa sensibilité et ses hautes exigences morales, qualités qu'elle ne manquera pas de répandre dans toute son oeuvre comme un parfum quelque peu entêtant. En voici un témoignage tout à fait exemplaire :

"Le monde, disait-il en suivant sa pensée, le monde ridiculise une passion qu'il connaît à peine ; ses mouvements, ses intérêts distraient l'esprit, dépravent les goûts, corrompent le coeur ; et l'amour ne peut exister dans un coeur quand il n'a plus la douce dignité de l'innocence.  La vertu et le goût sont presque la même chose ; la vertu, c'est le goût mis en action, et les plus délicates affections de deux coeurs forment ensemble le véritable amour.  Comment pourrait-on chercher l'amour au sein des grandes villes ?  La frivolité, l'intérêt, la dissipation, la fausseté y remplacent continuellement la simplicité, la tendresse et la franchise."

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"Ma soeur, ajouta-t-elle gravement ; et prenant de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement fit frémir : ma soeur, prenez bien garde au premier mouvement des passions !  prenez garde au premier !  si l'on n'arrête leur course, elle est rapide ; leur force ne connaît aucun frein ; elles nous entraînent aveuglément ; elles nous mènent à des crimes que des années de prières et de pénitence n'effacent pas.  Tel est l'empire d'une passion !  Elle domine toutes les autres, elle s'empare de tous les chemins du coeur ; c'est une furie qui nous possède, et qui nous fait agir en furie, qui nous rend insensible à la pitié, à la conscience ; et quand son but est rempli, furie toujours plus impitoyable, elle nous livre, pour notre tourment, à tous ces sentiments qu'elle avait suspendus, qu'elle n'avait point étouffés, aux supplices de la compassion, du remords, du désespoir.  Nous nous éveillons comme dans un songe : un nouveau monde nous entoure, nous sommes étonnés, épouvantés, mais le forfait est commis.  les pouvoirs réunis du ciel et de la terre ne sauraient plus l'anéantir, les fantômes nous poursuivent.  Que sont les richesses, la grandeur, la santé même, auprès de l'inestimable avantage d'une conscience pure, auprès de la santé de l'âme ?  Que sont les chagrins de la pauvreté, du mépris, de la misère, près des angoisses d'une conscience affligée ?  Oh ! quel temps s'est écoulé depuis que j'ai perdu cette richesse de l'innocence !  je croyais avoir épuisé l'excès des maux, l'amour, la jalousie, le désespoir : ces peines étaient des jouissances, auprès des tourments de ma conscience.  J'ai goûté ce qu'on appelait les douceurs de la vengeance : mais qu'elles sont passagères !  Elles expirent avec leur objet.  Souvenez-vous-en, ma soeur : les passions sont le germe du vice aussi bien que de la vertu !  Tous deux en peuvent sortir, selon qu'on les gouverne.  Malheur à ceux qui n'ont jamais appris l'art si nécessaire de les régler."

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Singulier roman que celui-là, disséminant au fil des pages des principes moraux bien arrêtés, et considérant par ailleurs d'un oeil critique les choses de la religion :

"Qui donc a pu inventer les couvents ? se disait-elle.  Qui donc a pu le premier persuader à des humains de s'y rendre, et, prenant la religion pour prétexte, les éloigner de tous les objets qui l'inspirent ?  L'hommage d'un coeur reconnaissant est celui que Dieu nous demande ; et quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant ?  je n'ai jamais senti tant de dévotion pendant les heures d'ennui que j'ai passées au couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passées ici : je regarde autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon coeur."

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Terminons ce  bref hommage à Ann Radcliffe par ces quelques mots de Joseph Méry écrits en 1840 :

"Chaque page semble tourner avec accompagnement de ferailles ; chaque ligne est sablée avec de la poudre de tombe ; chaque lettre est un oeil éteint qui regarde le lecteur.  un homme nerveux ne peut dormir dans une chambre habitée par ces quatre volumes sulfureux ; il est obligé de les exiler, dans l'intérêt de son sommeil."

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 La   Cloche   de   minuit  

(the midnight bell) 

                                           roman gothique (extraits)

                                                   de

                                          Francis LATHOM   

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 "A peine avait-il fait quelques pas, que le son  éloigné d’une cloche frappa son oreille.  Il regretta beaucoup d’avoir été obligé de partir plus tard qu’il ne l’avait projeté, mais toujours résolu de poursuivre son entreprise, il accéléra le pas."

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Albrecht Dürer     château de Trient (aquarelle)

 "Arrivé sous les murs du château, et favorisé par la lumière de la lune, il en fit le tour en cherchant des yeux la poterne.  Un instant, il crut apercevoir une lumière dans une des croisées du second étage.  Il s’arrêta, mais la lumière n’ayant pas reparu, il passa outre, persuadé que son imagination l’avait trompé.

 Il arriva enfin à la poterne ; elle était fermée !  Il la poussa d’un bras vigoureux.  Elle céda  sous ses efforts.  Il entra, fit quelques pas, tendit l’oreille et regarda tout  autour de lui ; il n’entendit que le silence, et ne vit que les ténèbres.

Il retourna alors sur ses pas, et franchit à nouveau la porte.  Là, ayant allumé sa lanterne qu’il a soin de tenir de manière à pouvoir la cacher promptement sous son large manteau, il rentra dans le château, et ferma sur lui la porte, juste comme il l’avait trouvée. 

 Il s’avança le long d’un passage voûté à l’extrémité duquel, en tournant à gauche, il trouva une porte ; il la franchit, et entra dans la grande cour du château.  Il fit encore quelques pas, puis leva sa lanterne afin de mieux voir les objets qui l’environnaient.  Tout autour de la cour, il aperçut de nombreuses colonnes de marbre, et à l’extrémité, une grande porte de fer.  En face se trouvaient quelques marches  bordées d’une rampe aux côtés de laquelle il y avait deux portes hautes et étroites.  C’est par l’une de ces portes que le comte était entré dans la cour.

 Il monta les marches.  Une longue galerie s’étendait sur la droite et sur la gauche.   Levant à nouveau sa lanterne, il porta d’abord son regard vers l’extrémité de la galerie, à droite.  Il aperçut des portes de chacun des côtés.  Cette galerie se terminait par un mur blanc.  Il obliqua à gauche.  Cette seconde galerie était plus étendue que la première.  Pendant qu’il l’examinait, il crut voir passer rapidement une silhouette cernée d’ombre."

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"Il avança lentement.  Au bout de la galerie de droite se trouvait un corridor  qui conduisait en descendant à une autre galerie fort semblable à celle qu’il venait de quitter.  Au fond de cette galerie, il découvrit soudain une porte entrouverte.  Cachant sa lanterne, il regarda au travers de cette porte.  Tout était enténébré.  Il tira sa lanterne de dessous son manteau, et entra dans une chambre magnifiquement meublée.  Rien n’indiquait qu’elle eût été récemment habitée.  Ne trouvant pas d’autre issue, il retourna dans la galerie.  Le bruit d’une porte à peu de distance attira son attention.  Il ne put pas déterminer de façon précise de quelle partie du château provenait le bruit, mais il conjectura qu’il était parti de la galerie située à droite des escaliers qui l’avaient conduit de la cour au château.  Il suivit le son.  Cette galerie se terminait elle aussi par quelques escaliers donnant sur un corridor de même longueur.

 Après avoir réfléchi un instant sur la marche à suivre, il descendit les escaliers.  Au bas de ceux-ci se trouvait une porte, comme de l’autre côté.  Il remit sa lanterne sous son manteau, et il se disposait déjà à tenter de forcer la porte, quand il entendit un long gémissement qui lui parut poussé par une personne proche de lui.  Il tourna la tête, mais n’aperçut rien.  Il commençait à croire que ses sens l’avaient trompé, et il était sur le point de poser la main sur la porte, quand il en fut empêché par un cri étouffé en provenance de l’appartement auquel menait cette porte.  Il écouta.  Par deux fois encore le même bruit se fit entendre.  Il ne douta plus qu’il ne vint de l’appartement fermé par la porte devant laquelle il se trouvait.  Le silence se fit à nouveau.  Pour la troisième fois, il se disposait à entrer quand plusieurs voix parlant ensemble et d’un ton suppliant, se firent entendre.  Son étonnement fut à son comble.  Tout à coup, les voix se modifièrent et entonnèrent un chant solennel.  Le comte reconnut un chant religieux.  Toujours inébranlable dans son dessein, il cacha à nouveau sa lanterne, ouvrit la porte, et entra."

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"En face de la porte par laquelle il était entré, il y avait une autre porte, plus petite, et voûtée, d’où s’échappait une faible lumière.  En regardant autour de lui, il remarqua qu’il se trouvait dans une petite sacristie située juste derrière l’autel d’une chapelle à laquelle aboutissait la porte voûtée.  Il marcha avec précaution vers un endroit à partir duquel il put découvrir tout l’intérieur de la chapelle.  A faible distance des marches de l’autel, une figure pâle et décharnée était agenouillée auprès d’un cercueil, une croix dans la main gauche, et une discipline dans la main droite."

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Albrecht Dürer      le pénitent 

"Trois moines étaient agenouillés de l’autre côté du cercueil.  C’étaient leurs voix qu’avait entendues le comte.  Ils poursuivaient leur chant.  Lorsqu’ils en eurent fini, tout trois se signèrent du signe de la croix, et commencèrent une prière dans laquelle 

ils  imploraient la miséricorde divine en faveur du pénitent.  En même temps, la figure dont l’ample vêtement noir ne permettait pas de distinguer le sexe, se leva et se fustigea les épaules avec la discipline qu’elle tenait dans la main droite.  La douleur lui arracha bientôt de sourds gémissements, comme ceux que le comte avait entendus.  Bientôt les moines firent une autre prière à laquelle se joignit le pénitent.  Après cela, ils quittèrent ensemble la chapelle par la porte faisant face à l’autel.  L’un des moines portait une lampe qui, durant leurs dévotions, était placée sur le cercueil devant lequel ils s’étaient agenouillés." 

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Francisco Zurbaran    Saint Sérapion (détail)

 "A la vue de cette scène, la ferme résolution du comte Byroff de débrouiller enfin le mystère qui enveloppait ce château, s’était évanouie.  La psalmodie résolument religieuse des moines, la douleur de la personne pour le salut de laquelle ceux-ci imploraient le ciel, ne l’autorisèrent pas à troubler l’impressionnante et terrible cérémonie, et quand celle-ci fut terminée, il sentit une répugnance insurmontable à se présenter devant des hommes qui auraient le droit de lui reprocher son intrusion furtive dans le château, et qui refuseraient probablement ses excuses. 

 Il perdit quelques instants à réfléchir sur le parti à prendre. Il entendit des pas dans la galerie, mais le bruit expira sur le  champs. Il ne douta pas, d’après ce que Jacques lui avait dit, que ce bruit ne fût fait par les moines en se retirant.  Le bruit d’une porte qui retentit dans tout le château le confirma dans son opinion.

 

Il se détermina à entrer dans la chapelle, et chercha à découvrir ce qu’était devenue l’apparition qu’il avait entrevue, car il croyait fermement, sans trop cependant savoir pourquoi, que celle-ci n’avait pas quitté le château.  Il ne doutait plus que cette personne ne fût, ou le comte Frédéric, ou la comtesse Anna.  Naturellement, il inclinait à croire que c’était le premier.  Cependant, les propos d’Alphonse semblaient indiquer que c’était cette dernière. 

Arrivé au fond de la chapelle, il trouva que la porte par laquelle étaient passés les moines, était fermée.  Il voulut l’ouvrir, mais elle résista à ses efforts.  A ce moment-là, une lumière frappa ses yeux.  Il cacha aussitôt sa lanterne.  La lumière s’avança, et lui permit d’apercevoir une autre porte de fer, laquelle menait à un long et étroit passage à l’extrémité duquel parut presque simultanément, portant une lampe, la silhouette qu’il avait vue dans la chapelle.  Elle ouvrit une porte en face de celle où était le comte, et la referma sur elle.  L’obscurité revint. 

Il reprit sa lanterne à la main, mais la porte par laquelle la personne était entrée, était trop éloignée  pour qu’il put en discerner  les traits à la faible lueur que procurait sa lanterne.  Il résolut néanmoins de la poursuivre, et s’il parvenait jamais à la rattraper, de s’adresser à elle. 

Après avoir traversé successivement plusieurs passages, une suite d’appartements le conduisit à une chambre et à un petit cabinet attenant.  Au fond de ce cabinet, il aperçut un escalier dérobé du pied duquel  partait la galerie à l’extrémité de laquelle s’ouvrait la porte de la chapelle.  Il se précipita de ce côté dans l’espoir d’y retrouver la porte par laquelle avait disparu l’obscure silhouette.  La muraille était de forme semi-circulaire.  Il en conclut qu’il se trouvait à présent dans une des tours qui enserrait les quatre coins du château ; mais toutes ses recherches ne purent lui faire découvrir la moindre porte en cet endroit du château.

Posant sa lanterne à même le sol, il passa et repassa la main sur toutes les parties de la muraille.  Finalement, il crut sentir une légère proéminence qui, au toucher, lui parut être un gond.  Il reprit sa lanterne afin de s’en assurer.  A son grand désespoir, il vit que la mèche de sa lampe était sur le point de se consumer.  Il se hâta donc de retourner à la galerie tant qu’il lui restait quelque lumière.  Il craignait, si elle venait à s’éteindre, qu’en cherchant son chemin dans l’obscurité, son absence ne se prolongeât jusqu’au moment où il fût impossible de la dissimuler à Lauretta dont le courage n’arriverait certes pas à surmonter cette nouvelle épreuve.  A pas précipités, il suivit le couloir qui l’avait mené à la chapelle, mais à peine arrivé dans la galerie, sa lampe expira." 

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"Heureusement, le jour commençait à poindre.  Il descendit sans peine jusqu’à la cour.  Il se remémora bien le chemin qu’il avait suivi, et gagna la poterne.  Mais quelle fut sa surprise en la trouvant fermée !

Il se reprocha de n’être pas sorti du château avant les moines, d’autant plus qu’il savait par le récit de Jacques que ceux-ci fermaient la porte lorsqu’ils quittaient les lieux.  Il retourna dans la cour, et essaya d’ouvrir la grande porte.  Ses efforts furent vains ! 

« Mais comment, se disait-il à lui-même, Alphonse a-t-il pu sortir d’ici après le départ des moines ? »

Cette idée lui redonna espoir de trouver une autre issue.  Après de longues et pénibles recherches, force lui fut de renoncer.  Il s’inquiétait que Lauretta ne découvrît son absence et n’en soupçonnât le motif."

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 Après avoir passé ainsi deux heures en recherches stériles et en vaines lamentations, il crut entendre le bruit d’une clef tourner dans la serrure de la poterne.  Il s’arrêta pour mieux écouter et n’entendit plus rien.  Il s’imagina alors qu’il s’était trompé.  Néanmoins, il voulut s’assurer de la vérité, et courut à la porte.  Elle était ouverte !!!  Il tressaillit de joie et, franchissant le seuil de la poterne, il s’éloigna rapidement du château sans plus chercher à savoir par qui et pour quelle cause la porte avait été ouverte."

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à suivre... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

04/01/2018

TRESORS MECONNUS DU GOTHIQUE

TRESORS  MECONNUS

du  gothique

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Charlotte Dacre, dite Rosa Matilda

(1771?-1825)

Charlotte Dacre (1771 ou 1772 – 7 novembre 1825) est une femme de lettres anglaise, auteur de romans gothiques.

La plupart des référence que l'on fait aujourd'hui à elle le sont sous le nom de Charlotte Dacre, mais elle écrit tout d'abord sous le pseudonyme de Rosa Matilda, pour adopter ensuite ensuite un second pseudonyme afin de  désorienter ses critiques. Charlotte Dacre reçoit à sa naissance le nom de Charlotte King, et devient plus tard Mrs Byrne, après son mariage avec Nicholas Byrne.

Ses principales oeuvres sont :

  • Hours of Solitude (poèmes, 1805)
  • Confessions of the Nun of St. Omer (1805)
  • Zofloya (1806)
  • The Libertine (1807)
  • The Passions (1811)
  • George the Fourth, a Poem (1822)                  

 Charlotte Dacre réunit dans son roman tous les ingrédients du genre gothique : jalousie, vengeance, désir, corruption, perversion, cachot, visions nocturnes, victimes innocentes, meurtre, poison, bandits...

Si Zofloya dérange la critique de 1806, c’est en partie parce que son auteure y présente une femme nouvelle, en opposition avec les codes rigides de l’époque. Elle y renverse ou inverse les règles et modèles du genre (elle les dépasse peut-être même) et met pour la toute première fois en scène un personnage féminin fort et mauvais, qui exprime et assume ses désirs sexuels.

                                                                      (d'après Wikipedia)

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 "Les plans d'Adolphe, toujours bien combinés, manquaient rarement de réussir.  Enivrée par ses séductions, Laurina cherchait à bannir tout souvenir chagrinant, et, telle qu'un misérable attaqué d'une maladie néphrétique, court en désespéré après le secours de l'opium, elle se sauvait des remords de sa conscience , en regardant sans cesse celui qui l'avait souillée.  Autrement eut-elle pu endurer l'idée horrible de son crime ?!  Eut-elle oublié qu'elle s'était élancée du lit de mort de son époux où le sang coulait encore, pour se jeter dans  les bras de son assassin ?!  Qu'elle avait trahi son voeu solemnet, que l'âme du comte s'était arrêtée dans son vol pour l'entendre ?!  Pouvait-elle, même à l'aide des sophismes, trouver la moindre palliation à sa conduite ?"

                                                                                      (extrait 1 du roman "Zofloya...")

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charles desains         femme asphyxiée 

- "Comment, vous hésitez, traître ?  c'est donc  Thérèse que vous aimez ?  Allez, fuyez pour jamais ma présence.

-   Eh ! quoi, Mathilde, rien ne peut-il vous appaiser ?

-  C'en est assez ... Il l'aime, je le vois, dit d'une voix sombre la Strozzi.

-  Oh !  Non, non par le ciel, je ne l'aime pas, je vous jure.

- prouvez-le moi donc, en plongeant ce poignard dans son indigne coeur, car rien autre chose ne m'appaisera, ni ne me persuadera de votre amour."      ........

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Eugène Delacroix      Roméo et Juliette devant le tombeau des Capulets 

 "Stimulé de nouveau par ses caresses, et le poignard en main, le malheureux, perdu de sens, courut plonger l'arme dans le coeur d'un homme qui ne lui avait jamais fait demal... qu'il n'avait jamais vu !...

Telle  était l'influence qu'une femme avait obtenue, par ses artifices, sur les sens embrasés d'un jeune adolescent sans expérience ! et l'événement prouva que si l'amour peut conduire aux grandes actions, elle entraîne aussi quelque fois dans les crimes les plus aveugles."   ........

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"Les idées les plus affreuses prirent alors possession de son esprit : les extrémités de l'horreur du crime ne lui étaient rien en comparaison de n'être point aimée d'Henriquez.  Le voir prodiguer à Lilla les marques du plus tendre attachement, lui donnait une fureur qu'elle pouvait à peine contenir ; c'était alors qu'elle sentait bien n'avoir jamais aimé le comte de Bérenza, et que le circonstances seules et la situation du moment l'avaient portée à fuir pour l'aller trouver, comme l'unique protecteur qu'elle eut à espérer."      ........

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Johannes Sadeler      illustration pour  l'Ecclésiaste  (détail) 

"Ce soir-là Victoria alla se coucher, pleine de sensations délicieuses, et toutes ayant trait au malheur des autres.  Bien loin d'éprouver ce désir permis de partager le bonheur de ses semblables, elle n'en voulait voir à personne.  En nuisant à autrui, elle goûtait le plaisir féroce d'un tyran, qui, condamnant ses sujets à la torture, rit de leur agonie.  C'était la lueur brillante d'un volcan, terrible dans sa beauté, et ne menaçant que ruine."      .......

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 "La nature, madame, étend ses droits sur tout ce qui est destiné à ses jouissances ; et ce sont nos intentions qu'elle nous ordonne de suivre.  Eh ! que deviendrait ce privilège tant vanté de l'homme sur le reste de la création, s'il cédait constamment son bonheur aux chétives représentations des pédants d'école ?  Que deviendrait-il  s'il écoutait leurs définitions verbeuses sur ce qui est bien ou mal ?  Plus des trois-quarts du genre humain a décidé la question : tout est bien, lorsqu'il s'agit de nous rendre heureux, et le mal ne consiste que dans ce qui s'y oppose.  Il faut donc détruire l'un pour jouir de l'autre ; autrement la vie n'est qu'un supplice."      ........

 

 "Elle porta ses pas vers le plus épais de la forêt, où le sombre cyprès, le plus haut pin et le peuplier élancé mêlaient leur ombrage.  au-delà, des rochers amoncelés les uns sur les autres, des montagnes inaccessibles, perçaient à travers les clairières que laissait le feuillage.  Sur le sommet de ces montagnes,  on voyait encore par-ci par-là de vieux chênes que le temps avait noircis, et qui, examinés de loin, ressemblaient à des arbrisseaux manqués par la nature.  il y avait au-dessous de ces masses colossales, des précipices dans lesquels tombaient des torrents qui gémissant continuellement dans un abîme qu'on ne pouvait voir, remplissaient la solitude environnante d'un murmure aussi triste que mystérieux.

Victoria s'arrêta un moment pour regarder autour d'elle.  L'horreur sauvage du lieu lui sembla en conformité avec son âme.  Elle se laissa aller à un enchaînement de pensées qui lui causèrent une oppression violente.  Son coeur, livré à l'anarchie, ne respirait que crime.  Elle souffrait d'avoir laissé jusqu'à ce jour une barrière entre elle et ses désirs.   _ Avec le secours du poignard, s'écriait-elle, j'aurais déjà tout fini.  Je déteste ma folle d'avoir écouté si longtemps les craintes misérables qui ont retenu ma main.-  S'excitant ainsi dans la frénésie de ses passions, elle ne réfléchissait pas que le danger menace quiconque commet ouvertement le crime.  La raison ni la prudence ne pouvaient plus se faire entendre, et l'ardeur des des pratiques du mal conduisait seule cette créature féroce."      .......

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-  "Eh bien soit !  Oh ! la plus admirable des femme,  dit quelqu'un dont l'organe valait les meilleurs chants, car c'était celui du maure, qui se trouva tout à côté de Victoria. 

- Etre étonnant !  Je ne vous ai point entendu ; d'où venez-vous donc ?

-  Me voici, Signora, cela ne vous suffit-il pas ?

-  Comment avez-vous deviné que j'avais besoin de vous ?

_  Par sympathie, aimable dame.  Toutes vos pensées ont le pouvoir de m'attirer.  Celles qui vous occupaient en ce moment m'auraient amené du bout de l'univers.

-  Elles sont vives et hardies ; elles me prouvent que votre génie a du rapport avec le mien, et que vous méritez véritablement mes services. cette assurance est faite pour me plaire.

-  Mais, qui vous donne ce pouvoir de lire dans mes pensées ?

Zofloya se mit à rire, en la regardant d'un oeil perçant.  

-  Je les lis toutes, belle Victoria ; et ces joues colorées, ce regard errant, font preuve de ce que je dis."     ........

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 -  " O maure !  Combien je te remercie ! dit Victoria en prenant sa main d'ébène et la pressant contre son coeur.

Le maure la regarda avec encore plus de feu  : ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel.  

-  Ce coeur n'est-il pas à moi, dit-il comme transporté.  

-  il vous est attaché par la reconnaissance, bon Zofloya, lui répondit-elle, d'un air décontenancé.

-  Je dis, à moi, Victoria : puis il ajouta en riant, ne craignez rien, car je ne suis pas jaloux de votre passion pour un autre."

 Victoria était interdite ; elle leva les yeux sur le maure, mais pour les rabaisser aussitôt d'après la fierté des siens... elle voulait parler, et ne pouvait concevoir ce conflit d'émotions qui paralysaient sa langue.  La hardiesse de  Zofloya l'étonnait, mais ayant besoin de lui, elle n'osait la réprimer : victoria s'était mise en son pouvoir, et son âme abjecte et criminelle tremblait devant... un esclave !"       ........

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 "il n'était pas plutôt parti , que le calme apparent dont elle avait joui, laissait renaître mille horreurs qui la rendaient folle.  Une passion emportée à l'excès, une haine des plus fortes, et la soif ardente du sang, envers ceux qui s'opposaient à ses desseins, voilà ce qui remplissait le coeur de Victoria. "      ........

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 "Oui, c'est bien moi, Charlotte Dacre,

dite Rosa Matilda,

qui écrivit tout cela...!"

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"Maîtresse incomparable et adorable, dit-il en posant un genou en terre, et la main sur le coeur, veuillez informer le plus soumis de vos esclaves, de ce que vous désirez de lui ; et croyez que son bonheur sera d'accomplir vos souhaits, avec toute la promptitude d'un être qui vous est entièrement dévoué."

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Ary Scheffer     Faust et Marguerite au jardin

-  "Eh bien, eh bien, la petite Lilla ne mourra point ; mais elle sera à votre disposition, et vous pourrez lui infliger telle punition qu'il vous plaira.

-  Une punition !  dites des tourments..., les tourments les plus horribles, pour tout ce qu'elle m'a fait souffrir, prononça Victoria, l'oeil en furie, et le geste menaçant.  Mais quand, et comment me la livrerez-vous, Zofloya ?"       ........

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 Jan Gossaert         Adam et Eve

"Les étoiles avaient toutes disparu.  On eut dit qu'elles avaient honte de briller devant une femme si criminelle : à leur place s'élevaient des nuages qui couvraient la face du ciel.  Le vent soufflait avec violence à travers les arbres de la forêt, et un murmure sourd partant des cavités du rocher , se répétait d'échos en échos.  Si ce spectacle était fait pour inspirer une sorte de crainte religieuse à l'âme qui se serait trouvée en contemplation pieuse de la nature, il devait, par un effet contraire, agiter et frapper d'un sombre désespoir celle qui ne cherchant que le crime, s'enfonçait dans toutes ses horreurs."      .......

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"Victoria regarda le maure en face, pour voir si ce qu'il disait ne tenait pas de la plaisanterie, et elle fut contente de reconnaître dans ses yeux étincelants la cruauté et l'ardeur du mal dont elle-même était remplie."      ........

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Gustave Doré       illustration (détail) pour Le Roland furieux, roman de l'Arioste  

"Un grand coup de tonnerre coupa cette phrase, et les échos des rochers répétèrent ce bruit terrible.  La foudre étincelait en flammes longues et tremblantes.  Victoria, tout esprit fort qu'elle était, ne put s'empêcher de frémir, car jamais elle n'avait été témoin des phénomènes de la nature, dans un orage au milieu des Alpes.  Elle se serra plus près du maure, qui, passant ses bras autour de son corps, la pressa contre son coeur."

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"Oui, c'est bien moi, Charlotte Dacre,

dite Rosa Matilda,

qui écrivit tout cela...!"

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"Victoria, dit l'esprit d'une voix ferme et douce, je suis ton bon génie.  Je viens t'avertir de ton danger en ce moment, parce que c'est le premier où ton âme criminelle éprouve une étincelle de repentir.  Dieu tout puissant, qui ne veut que le salut de ses créatures, me permet d'apparaître devant toi.  Ecoute-moi bien... si tu consens, dans l'abîme horrible où tu t'es plongée ; si tu consens, dis-je, à changer de conduite, en faisant une sévère pénitence de tes crimes, tu peux encore espérer miséricorde ! mais surtout, fuis Zofloya, car il te trompe... il n'est pas ce qu'il paraît."      ........

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"M'as-tu bien examiné, femme orgueilleuse ? demanda-t-il de sa voix de tonnerre ; sais-tu maintenant qui je suis ?  Je suis, non l'homme charmant, divin, qui avait captivé ton imagination, allumé le feu de tes sens, mais l'ennemi de toute la création..."

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"Oui, c'est bien moi, Charlotte Dacre,

dite Rosa Matilda,

qui écrivit tout cela...!"

 "Lecteur, ne regarde pas ceci comme un simple et futile roman ; les hommes ne sauraient trop  se défier de leurs passions et de leurs faiblesses ; les progrès du vice sont graduels, imperceptibles, et l'ennemi rusé du genre humain est toujours prêt à profiter des fautes de l'espèce humaine, dont la destruction est sa gloire.  Il n'y a pas de doute que ses séductions ne l'emportent souvent ; autrement, comment rendre compte de ces crimes auxquels les hommes se laissent entraîner, et qui sont la honte de la nature ?  Ou nous devons supposer que le mal est né avec nous, (ce qui serait une insulte à la divinité) ou nous devons l'attribuer, (comme plus d'accord avec la raison) aux suggestions de l'influence infernale."

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à suivre.....

 

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Eliza  Parsons  

(1739-1811)

Eliza Parsons est une écrivaine anglaise auteure de romans gothiques dont :

- Le Château de Wolfenbach (1793)

    - Le Mystérieux avertissement (1795)

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ci-dessous, quelques extraits 

traduction : Dominique Mertens

"Cela, la bonne femme le lui promit et, lui souhaitant un doux sommeil, elle retourna à la cuisine. 

-  Que Dieu bénisse la pauvre dame, dit-elle.  Mais pourquoi est-elle aussi faible qu'un enfant ?  Je suis sûre que vous devez provenir d'une excellente maison. 

-  Oui, répondit Albert. (c'était le nom du domestique) C'est cela, en effet, et ma pauvre Dame est usée par le chagrin et la fatigue ; j'ai bien peur qu'elle ne doive se reposer quelque temps avant qu'elle ne puisse poursuivre son voyage.

-  Bien, dit Berthe.  Elle peut rester ici aussi longtemps qu'elle le désire ; personne ne viendra la déranger durant la journée, j'en suis sûre."  .......

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-  "Et qu'est-ce qui pourrait la perturber durant la nuit ? demanda Albert.

-  O mon bon ami, répondit-elle, personne ne dormira dans les chambres du haut.  Les personnes convenables qui y séjournèrent dernièrement ne purent se reposer tant elles entendirent d'étranger bruits, de gémissements, de cris, et de choses terribles.  Ensuite, à l'autre bout de la maison, les chambres ne sont jamais ouvertes ; on dit qu'une oeuvre sanglante y a été exécutée.  

-  Mais alors, comment se fait-il que vous et votre mari ayez le courage de vivre ici ? "   .......

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-  "Mon cher, répliqua-t-elle, c'est pourquoi les fantômes ne descendant jamais les escaliers, et je prends bien garde de ne jamais y monter la nuit, de sorte que si Madame  reste ici, je crains fort qu'elle ne doive dormir durant la journée, ou bien avoir une chambre au rez-de-chaussée afin qu'ils ne puissent jamais y aller.  Certains d'entre eux provenaient de votre haut lignage, je vous le garantis, du genre à ne jamais mettre les pieds en cuisine.  

Albert sourit à cette idée mais, reprenant son entretien, il demanda à la femme à qui appartenait le château ? 

-  Au grand Baron, dit-elle, mais j'ai oublié son nom."     .........

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 -  "Elle s'extirpa du lit et, revêtant une robe légère, prit sa chandelle et, ouvrant la porte de l'a pièce suivante, alla jusqu'au lit.  Elle vit qu'il était enseveli sous le couchage.

-  Albert, dit-elle, n'aies pas peur, c'est ta maîtresse avec une lumière .

Il se risqua alors à se lever, et songea, mais avec tristesse, qu'elle ne pouvait s'empêcher de sourire de l'effroi dans lequel il était plongé : des gouttes de sueur coulaient de son visage.  Ses yeux vacillaient,  et il fut un moment incapable de parler. 

-  Je vous prie, Albert, dit la dame, n'avez-vous entendu aucun bruit particulier ?  

-  Des bruits ? répéta-t-il.  O mon Dieu !  Tous les fantômes se sont rassemblés ici pour me terroriser !  

-  Ici ?  Où ?  demanda-t-elle.

-  Dans cette pièce, je le crois bien, répondit-elle."       .........

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-  "Je suis sûr qu'ils étaient dans cette salle ou dans la suivante.  il y eut une succession de  bruits de chaînes, puis vinrent des gémissements et des cris.  Mais je vous en prie, Madame,  laissez la chandelle un instant à la porte ; je vais retirer mes vêtements et descendre à la cuisine, et ne jamais plus revenir dans ces escaliers.  

-  Bien, mais, Albert, ajouta-t-elle, il me faut rester dans ma chambre.  Avez-vous plus de raisons que moi d'avoir peur ?  

-  Non, Madame, Dieu merci, jamais je n'ai fait de mal ni à un homme, ni à une femme, ni à un enfant !

-  Alors, prenez courage, Albert.  J'ai allumé la bougie et je serai  dans la pièce voisine, et laisserai ma porte ouverte.  Vous pouvez m'appeler ou descendre les escaliers si vous êtes une seconde fois alarmé.  

C'est avec quelque réticence qu'il obéit, et insista à plusieurs reprises pour que les portes restassent ouvertes."      .........

 

 à suivre .....

 

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Karl Friedrich Kahlert

(ca 1775 - ?)  

dit aussi 

Ludwig Flammenberg   (pseudonyme)

et

Peter Teuthold (  pseudonyme connu en tant que traducteur)

auteur du roman     "Le Nécromancien, conte de la Forêt Noire"

 (à ce jour, aucun renseignement biographique n'est disponible)

 

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ci-dessous, quelques extraits du "Nécromancien, conte de la forêt Noire" :

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"L'ouragan qui hurlait, les grêlons qui frappaient des fenêtres, le croassement rauque du corbeau aui faisait ses adieux à l'automne, et le grincement lugubre de la girouette, se joignaient au chant funèbre du hibou solitaire."      ........

"Au cours de son voyage de retour chez lui, il discourut sans suite des endroits les plus charmants de l'Allemagne ; pourtant, il recherchait en vain le plaisir, coupé comme il l'était ducher compagnon de ses jeunes années.  A la longue, il trouva dans le cercle familial ce qu'il cherchait vainement à l'étranger.  Le plaisir que ses vieux parents ressentaient à contempler à nouveau la descendance de leur mutuel amour calmait l'inquiétude de son esprit.  La joie qui pétillait dans leurs yeux à la vue de celui qui  soutenait leurs années de déclin, teintait ses joues du rose du contentement, et remplissait son âme d'un intime.  Après dix années d'un délicieux bonheur, son vieux père mourut au cours de sa soixante deuxième année, clôturant une vie bien dépensée.  L'ange gardien de la vertu porta son âme intacte  à l'heureux foyer de la paix éternelle.  Le doux sourire d'une bonne conscience se posa encore sur ses lèvres lorsque son esprit sanctifié arriva au ciel, salué par des millions de saints anges."

                                                                                traduction : Dominique Mertens 

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 "La vie de Wolfe sera épargnée en raison de sa loyale confession et de l'importante aide qu'il a apportée à ses juges en mettant un terme définitif aux déprédations commises durant bon nombre d'années aux environs de la Forêt Noire.  Il fut confié à vie à la maison de correction où il aura eu toute liberté de réfléchir à sa conduite passée, et de se préparer à rencontrer ce Juge éternel qui, tôt ou tard, rattrape les méchants dans leurs viles occupations.  J'ai dès lors exécuté ma tâche aussi bien qu'il était en mon pouvoir, et je crois avec confiance que vous daignerez négliger avec bienveillance les défauts de mon récit, et garderez toujours foi en ma plus grande sincérité."

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Ivan TOURGUENIEV  (1818-1883)

 auteur de plusieurs nouvelles fantastiques ou gothiques,

dont  "Clara Militch"  (voir extrait ci-dessous)

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 Le Gothique  est l'héritier  du

Siècle des Lumières  ;

il est né dans les soubresauts de la 

Révolution  Française  

et dans les affres de 

la Terreur...

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Petrus BOREL   (1809-1859)      

                           Gottfried Wolfgang  (extrait de la nouvelle)

 "Je me trouvais depuis quelque temps à Boulogne, et comme le jour de mon départ approchait, un matin, mon hôte m’aborde gracieusement et me présentant un rouleau de paperasses assez volumineux :

— Tenez, me dit-il, permettez-moi. Monsieur, vous offrir ceci, vous en pourrez sans doute tirer un meilleur parti que moi. Un jeune Anglais fort taciturne et fort bizarre logeait ici : il y a bien de cela deux ans… Un soir, il sortit ; on le vit se diriger vers la jetée, et depuis je n’ai plus eu de lui ni trace ni nouvelles. Ces papiers sont restés en ma possession, ainsi que tout son bagage, assez mince du reste, fort mince même… Hélas ! il passait toutes ses journées et toutes ses nuits à penser ou à écrire, le pauvre jeune homme !…

La fin si cruelle de ce jeune étranger qui comme tant d’autres avait rêvé sans doute une mort bien douce après une carrière pleine de gloire et de félicité… cette douleur si isolée, si obscure, que les flots de la mer où elle était allée s’éteindre en connaissaient seuls le secret, m’avaient touché vivement ; j’étais dans une émotion pénible ; je m’enfermai dans ma chambre, et je me pris à parcourir avec avidité, l’âme remplie de découragement, les papiers qui venaient de m’être confiés, tristes et derniers vestiges d’une intelligence qui avait succombé dans la lutter ! — perdue sans retour, anéantie !… Je me disais : au moins, s’il était possible de sauver de l’oubli quelqu’une de ces pages, ce serait une consolation pour l’ombre de cet infortuné jeune homme, qui sans doute est là errante autour de moi, me trouvant bien hardi de porter la main sur ses dépouilles !…

Au milieu d’un monceau de poésies à peine ébauchées, parmi des fragments de toute sorte, sans liaison et sans suite, mais toujours empreints d’un certain caractère de grandeur et de superstition, je ne tardai pas à découvrir un petit cahier sans date ni titre, sur lequel était écrit d’une façon presque illisible l’étrange récit qui va suivre.

Cette bizarre composition fut-elle l’ouvrage de ce pauvre inconnu ? N’était-ce simplement qu’une imitation ou une traduction qu’il avait faite de quelque morceau fantasmagorique éclos dans le cerveau vaporeux d’un Allemand, ou venu de France, et qui avait séduit son esprit malade ? Je ne sais… le hasard me l’a mis entre les mains ; comme le hasard me l’a donné, je le donne. — Que l’insensé à qui cela pourrait appartenir, le déclare ! — Et sur le champ il lui sera fait réparation.

C’était au temps de la Révolution française. Par une nuit d’orage, à cette heure qu’on est convenu communément d’appeler indue, un jeune Allemand traversait le vieux Paris et regagnait silencieusement sa demeure. Les éclairs éblouissaient ses yeux, le bruit du tonnerre, les éclats de la foudre retentissaient et trouvaient de l’écho dans les rues tortueuses de la cité décrépite… Mais souffrez, avant tout, que je vous dise quelque chose de mon jeune Saxon.

 

Gottfried Wolfgang était un jeune homme de bonne famille. Il avait étudié quelques temps à Gœttingue ; mais visionnaire et enthousiaste, il s’était livré à ces doctrines spéculatives qui ont égaré si souvent la jeunesse d’Allemagne. La vie retirée qu’il menait, son application constante et la singulière nature de ses études avaient affecté peu à peu toutes ses facultés morales et physiques. Sa santé était altérée, son imagination malade. Il avait poussé si loin ses rêveries abstraites sur les essences spirituelles, qu’il avait fini par se former, comme Svedenborg, un monde idéal gravitant autour de lui ; et il s’était persuadé, dans son égarement, qu’une influence maligne, un esprit malfaisant, planait sans cesse au-dessus de sa tête, cherchant l’occasion de le perdre. Une idée si extravagante, agissant sur son idiosyncrasie déjà très mélancolique, avait produit les plus déplorables effets. Devenu farouche et tombé dans le plus morne découragement, la maladie mentale à laquelle il était en proie, n’avait pas tardé à se trahir ; et comme le changement de lieu avait pu devoir être le remède le plus efficace dans sa cruelle situation, il avait été envoyé pour finir ses études, au milieu des splendeurs et du tourbillon de Paris.

Au moment où Wolfgang arrivait dans la capitale, les premiers troubles révolutionnaires éclataient. D’abord son esprit exalté, captivé par les théories politiques et philosophiques du temps, avait payé son tribut au délire populaire. Mais les scènes sanglantes qui avaient suivi, ayant blessé sa nature sensible, dégoûté de la société et du monde, et rendu bientôt à ses habitudes monastiques, il s’était retiré dans un petit logement solitaire, choisi dans une rue obscure, non loin de la vieille Sorbonne, au centre du quartier des étudiants. Là Wolfgang avait donné de nouveau libre cours à ses spéculations favorites. S’il quittait quelquefois sa chère cellule, c’était seulement pour aller s’enfermer pendant des journées entières, dans les grands dépôts de livres de Paris, ces catacombes des auteurs en deliquium, ces Rome souterraines de la pensée, où il fouillait avec ardeur, en quête de nourriture pour satisfaire son esprit maladif, les bouquins les plus poudreux, les grimoires les plus surannés. Notre étudiant était en quelque sorte (passez-moi cette légère absence de goût) une manière de vampire littéraire s’engraissant au charnier de la science morte et de la littérature en dissolution.

Malgré son penchant pour la retraite, Gottfried était d’un tempérament ardent et voluptueux, qui d’ordinaire n’agissait guère que sur son esprit. Il était trop réservé et trop neuf pour s’avancer avec le sexe ; mais en même temps il s’avouait admirateur passionné de la beauté. Souvent il se perdait dans des rêves infinis sur des figures ou des formes qu’il avait vues, et son imagination lui créait des idoles qu’elle ornait de perfections surpassant de beaucoup toute réalité.

Dans le temps que son esprit se trouvait dans cet état de surexcitation, il eut un songe qui l’affecta d’une manière extraordinaire. La vision lui avait représenté une femme d’une beauté transcendante, et l’impression que cette image avait faite sur lui avait été si forte, qu’il la voyait sans cesse, à toute heure, en tout lieu ; le jour, la nuit, son cerveau en était plein. Enfin il s’était passionné tellement pour cette vapeur, et cette extravagance avait duré si longtemps, qu’elle s’était changée en une de ces idées fixes que l’on confond quelquefois, chez les hommes mélancoliques, avec la folie.

Reprenons le récit que nous avons interrompu plus haut, et suivons notre jeune Allemand dans sa course nocturne. Comme il traversait la place de Grève, soudain il se trouva près de la g… Non, jamais ma plume ne saura écrire ce mot hideux… Il recula avec effroi… C’était au fort de la Terreur. Alors cet horrible instrument était en permanence et le sang le plus pur et le plus innocent ruisselait continuellement sur l’échafaud. Il avait été ce jour même employé à l’œuvre de carnage et présentait encore, dans l’attente de nouvelles victimes, à la cité endormie, son appareil lugubre et menaçant.

Wolfgang se sentait défaillir, et il se détournait en frémissant, quand il aperçut tout à coup un personnage mystérieux accroupi, pour ainsi dire, au pied de l’échafaud. Une suite de vifs éclairs rendit bientôt sa forme plus distincte aux yeux de l’étudiant : c’était une femme habillée tout de noir, paraissant appartenir à la classe supérieure. Plus d’une belle tête habituée aux douceurs de l’oreiller de duvet se posait sur la pierre dans ces temps d’affreuses vicissitudes. Elle était assise sur le plus bas degré, le corps penché en avant et la figure cachée dans son giron. Ses longues tresses épaisses pendaient jusques à terre, égouttant comme un toit de chaume, la pluie qui tombait par torrents. Devant ce monument solitaire du malheur, Wolfgang s’arrêta court : — Peut-être, se dit-il, que du rivage de l’existence où cette infortunée gît le cœur brisé, l’effroyable couteau a lancé dans l’éternité tout ce qui lui était cher au monde !… Poussé par une puissance irrésistible, il s’avance alors dans un timide embarras, et adresse à celle qui lui inspirait à la fois tant de pitié et d’intérêt quelques paroles de sympathie. Elle lève la tête et le fixe du regard d’un air égaré. Mais quel est l’étonnement de Wolfgang en reconnaissant à la lueur brillante des éclairs, la réalité dont l’ombre subjuguait depuis longtemps toutes ses facultés. La figure de l’inconnue, quoique couverte en ce moment d’une pâleur mortelle, et portant l’empreinte profonde du désespoir, était d’une ravissante beauté.

Les émotions les plus violentes et les plus diverses agitaient le cœur passionné de Wolfgang. Tremblant, il lui adresse de nouveau la parole. Il s’étonne de la voir ainsi exposée seule à une pareille heure, dans un tel lieu, en butte à la furie de l’orage, et finit par lui offrir gracieusement de la conduire en sûreté à sa famille ou à ses amis. Mais elle, avec un geste épouvantablement significatif, et d’une voix qui impressionna singulièrement son interlocuteur, répondit

— Je n’ai point d’amis sur la terre.

— Mais vous avez peut-être un asile ?

— Oui, dans la tombe !

L’âme de l’étudiant était déchirée.

— Si un simple bachelier, reprit-il avec une modeste hésitation, pouvait, sans crainte d’être mal compris, offrir son humble demeure pour abri et son bras pour protection… Je suis étranger au sol de la France et aussi bien que vous sans amis dans cette ville ; mais si ma vie peut vous être de quelque service, elle est à votre disposition et serait sacrifiée avant qu’aucun mal ou que le plus léger affront vous atteignit !

Il y avait dans la manière du jeune homme un honnête empressement qui produisit son effet. Le véritable enthousiasme possède une élégance particulière à laquelle on ne peut se méprendre. La femme de l’échafaud se confia implicitement à la protection de Gottfried.

L’orage avait perdu de son intensité, le tonnerre ne grondait plus que dans l’éloignement. Tout Paris était encore dans le repos, le grand volcan des passions humaines sommeillait pour quelques instants, afin de rassembler de nouvelles forces pour l’éruption du lendemain.

 

Nos deux héros marchèrent ensemble pendant plus d’une heure : Gottfried soutenait les pas chancelants de sa compagne, et tous deux gardaient un religieux silence. Enfin, après avoir longé les murs sombres de la Sorbonne, ils arrivèrent au bout de leur course à l’étroite et antique masure, demeure de l’étudiant. — Wolfgang l’anachorète, dans la compagnie d’une femme ! À ce spectacle extraordinaire, le vieux concierge qui s’était levé pour ouvrir resta dans un étonnement indicible.

Comme il entrait dans son logement, notre jeune Allemand rougit pour la première fois à la pensée de sa misérable apparence. Il n’avait qu’une seule chambre, assez grande à la vérité, mais encombrée de l’arsenal ordinaire de l’étudiant ; le lit occupait un réduit profond à l’une des extrémités de la pièce.

Gottfried pouvait alors contempler à loisir sa compagne. Il se sentit plus que jamais enivré de sa beauté. Son teint, d’une blancheur éblouissante, était comme relevé par une profusion de cheveux noirs comme du jais, qui flottaient négligemment sur l’ivoire de ses épaules. Ses yeux étaient grands et pleins d’éclat ; mais on remarquait dans leur expression quelque chose de hagard. Sa taille, autant que son vêtement noir permettait d’en juger, était d’une forme parfaite. L’ensemble de son extérieur était extrêmement noble et distingué, en dépit de la simplicité de sa mise. La seule chose qu’elle portât, ayant quelque apparence de luxe ou de parure, était une large bande de velours noir, une sorte de cravate, agrafée avec des diamants.

Cependant l’étudiant se trouvait quelque peu embarrassé sur le moyen d’exercer convenablement l’hospitalité avec l’être infortuné qu’il avait pris sous sa protection. Il avait bien pensé à lui abandonner sa chambre et à aller chercher pour lui-même un autre abri ; mais il était tellement fasciné ; mais son esprit et ses sens étaient sous l’empire d’un charme si puissant, qu’il ne pouvait s’arracher à sa présence. D’un autre côté, la conduite de l’inconnue contribuait à le retenir. Elle paraissait avoir oublié sa douleur et les effroyables circonstances auxquelles Wolfgang devait sa rencontre. Les attentions du jeune homme, après avoir gagné sa confiance, avaient apparemment aussi gagné son cœur.

Dans l’ivresse du moment, Wolfgang lui déclara sa passion. Il lui raconta ses rêves mystérieux ; il lui dit comment elle avait possédé son cœur avant qu’il l’eût jamais vue. Étrangement agitée à mesure qu’il parlait, elle avoua à son tour qu’elle s’était sentie portée vers lui par une impulsion tout aussi surnaturelle.

— Alors, pourquoi nous séparerions-nous ? s’écria Wolfgang au comble du délire, nos cœurs sont unis par une puissance sympathique ; aux yeux de la raison et de l’honneur ; nous ne faisons plus qu’un… Est-il besoin de formules vulgaires pour lier deux grandes âmes !…

La femme au collier noir écoutait attentivement et avec une attention toujours croissante.

— Vous n’avez ni toit ni famille, continua Wolfgang, eh bien que je sois tout pour vous, ou plutôt soyons tout l’un pour l’autre ! Voici ma main, je m’engage à vous pour toujours.

— Pour toujours ? dit-elle solennellement.

— Pour toujours, affirma Wolfgang.

L’étrangère saisit la main qu’il lui présentait.

— Donc, je suis à vous, à jamais, murmura-t-elle.

En prononçant ces derniers mots, elle laissait tomber sur son amant un long regard, plein de mélancolie et de tendresse.

 

Le lendemain matin, Gottfried sortit de bonne heure pour chercher un appartement plus spacieux et plus convenable après le changement qui venait de s’opérer dans sa condition. Il avait laissé sa fiancée paisiblement endormie. À son retour, il la trouva encore plongée dans un profond sommeil, mais sa tête pendait hors du vaste fauteuil sur lequel elle avait voulu passer la nuit, enveloppée pudiquement dans son manteau. Un de ses bras était jeté sur son front d’une façon étrange. Il lui parle, mais ne reçoit point de réponse. Il s’avance pour l’éveiller et lui faire quitter cette position incommode et dangereuse ; mais sa main était froide ; mais son pouls était nul, mais son visage était livide et contracté…   Elle était morte !!!

Éperdu, épouvanté, Gottfried pousse des cris aigus. Tout le voisinage accourt ; — la scène était déchirante…

Requis par le concierge, enfin un officier de police se présente ; mais en pénétrant dans la chambre, à la vue du cadavre il recule d’effroi…

- Grand Dieu, s’écrie-t-il, comment cette femme est-elle ici ?

— La connaissez-vous donc ? demande vivement le pauvre Gottfried.

— Si je la connaissais !… reprend l’officier. Moi !… cette femme !… Hier elle est morte sur l’échafaud !

À ces mots, plus prompt que la foudre, Wolfgang s’avance et détache la bande noire qui entourait le col si beau de son amie.

Et aussitôt se découvre à son regard la trace horrible et sanglante du fatal couteau !!!

— Horreur ! Horreur !… s’écrie-t-il, dans un accès enrayant de délire. Oh, je le vois bien, le mauvais génie a pris possession de moi, je suis perdu pour toujours. Mon ennemi a ranimé ce cadavre pour me tendre le piège cruel dans lequel je suis tombé. Affreuse déception…"

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 Camille Bodin  (1792-1851)

(pseudonyme : Jenny BASTIDE) 

"Le Monstre"

des extraits paraîtront prochainement ici même...

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 Théophile Dinocourt  (Pierre Théophile, 1791-1862)

"L'Homme des ruines"   

 

 "Les Fantômes nocturnes, ou les Terreurs des coupables, théâtre de forfaits offrant, par nouvelles historiques, des visions infernales de monstres fantastiques, d’images funestes, de lutins homicides, de spectres et d’échafauds sanglants, supplices précurseurs des scélérats"

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William Henry Ireland (1775-1835)

"L'Abbesse"

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"Les yeux du  Comte demeurèrent rivés sur elle ; elle s'en aperçut, rougit et baissa les yeux.  Il désirait beaucoup connaître son nom et sa famille.  Pour y parvenir, il résolut de le demander à l'un des religieux qui était près de lui . Son empressement fut bientôt repoussé : à ses côtés, un moine à la figure pâle et décharnée, enveloppée d'un capuchon,  fixait les yeux  sur lui avec attention.  Ce  visage hideux lui fit horreur.  Il détourna les yeux et contempla à nouveau Maddalena Rosa.   Leurs regards se rencontrèrent à nouveau ; elle baissa aussitôt les yeux, confuse."

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Diego Velasquez        Abbesse Jeronima de la Fuente

 "Je meurs, victime de la trahison ; une main cruelle et sanguinaire a tranché le fil de mes jours.  Mon meurtrier se croit en sécurité, mais le Temps qui progresse à pas lents, emporte avec lui la vengeance."

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 John Joseph Barker        Churchyard scene in the moonlight

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 CATHERINE  CUTHBERTSON  (1775? - 1842?)  est une romancière anglaise dont on sait peu de choses, si ce n'est qu'elle aurait publié certaines de ses oeuvres sous le nom de Kitty Cuthbertson.

Parmi les œuvres qu'elle nous a léguées, La Romance des Pyrénées (1803), La Forêt de Montalbano (1810), et Adélaïde ont connu un certain succès, en dépit d'un style conventionnel, et d'intrigues en tous points excessives, essentiellement basées sur des trames historiques. L'attribution à Ann Radcliffe de son roman La Vision du Château des Pyrénées  (titre alternatif de La Romance des Pyrénées)s'avère dénuée de tout fondement, les deux auteures se distinguant nettement l'une de l'autre par la richesse de leur imagination et par celle de leur écriture.

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Les Mystères d'Udolphe (Ann Radcliffe) publiés  en feuilleton

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Ann Radcliffe (aquatinte)

 

 

 

à suivre.....