18/02/2010

GEORGE SAND ET LE GOTHIQUE

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"George Sand n’est pas un penseur, mais elle est de ces sibylles qui ont discerné dans le futur une humanité plus heureuse. Et si, toute sa vie, elle proclame la possibilité, pour l’humanité, d’atteindre à l’Idéal, c’est qu’elle-même était armée pour y atteindre."

Fiodor Dostoïevski       Journal d'un écrivain (1876)

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ci-dessous, quelques extraits du roman de Geoge Sand, "Spiridion" (1842) qui ne sont pas sans rappeler ce chef-d'oeuvre du Gothique qu'est  le roman de Matthew Gregory Lewis, "Le Moine", (1796)  

rares parties aux accents gothiques dans une oeuvre davantage tournée vers la spéculation spirituelle.

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"Spiridion a été écrit en grande partie, et terminé dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gémissements de la bise dans les cloîtres en ruines. Certes, ce lieu romantique eût mieux inspiré un plus grand poète. Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au mérite de l'œuvre, mais à l'émotion de l'artiste; sans des préoccupations souvent douloureuses, j'aurais été bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant de l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise précisément dans le milieu qui convenait au sujet de ce livre commencé à Nohant." GEORGE SAND. Nohant, 25 août 1855.

- «Misérable pécheur ! Ame basse et perverse !

Vous savez bien que vous me cachez un secret formidable,

et que votre conscience est  un abîme d'iniquité.

Mais vous ne tromperez pas l'oeil de Dieu,

vous  n'échapperez point à sa justice. Allez, retirez-vous de moi ;

je ne  veux plus entendre vos plaintes hypocrites.

Jusqu'à ce que la contrition ait touché votre coeur,

et que vous ayez lavé par une pénitence sincère

les souillures de votre esprit,

je vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence.

— Ô mon père! mon père! m'écriai-je,

ne me repoussez pas ainsi, ne me réduisez pas au désespoir,

ne me faites pas douter de la bonté de Dieu

et de la sagesse de vos jugements.

Je suis innocent devant le Seigneur ; ayez pitié de mes souffrances....

— Reptile audacieux ! s'écria-t-il d'une voix tonnante,

glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur

pour appuyer tes faux serments ;

mais laisse-moi, ôte-toi de devant mes yeux,

ton endurcissement me fait horreur ! »     ........

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Albrecht Altdorfer    Vierge Marie

"Cependant je ne pouvais m'y décider encore,

car j'éprouvais un bien-être inouï, et j'écoutais

dans une sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d'été

qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne.

Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond

de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas

les paroles. Je restai immobile et prêtai toute mon attention.

La voix paraissait faire une de ces prières entrecoupées

que nous appelons oraisons jaculatoires.

Enfin je saisis distinctement ces mots :

Esprit de vérité, relève les victimes de l'ignorance

et de l'imposture."          ……….

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"C'était  peut-être au nom du malin esprit

qu'il m'avait imposé les mains.

Peut-être avais-je fait alliance avec les esprits de ténèbres

en recevant les caresses et les consolations

de ce moine suspect. Je fus troublé, agité ;

je ne pus fermer l'oeil de la nuit."       ..........

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              alessandro magnasco     la prière des moines pénitents

"Quand un homme a entendu l'esprit l'appeler,

ne fût-ce qu'une fois et faiblement, il doit tout quitter

pour le suivre, et rester là où il l'a conduit,

quelque mal qu'il s'y trouve.

Retourner en arrière n'est plus en son pouvoir,

et quiconque a méprisé une seule fois la chair pour l'esprit,

ne peut plus revenir aux plaisirs de la chair ;

car la chair révoltée se venge et veut chasser l'esprit à son tour.

Alors le coeur de l'homme est le théâtre d'une lutte terrible

où la chair et l'esprit se dévorent l'un l'autre ;

l'homme succombe et meurt sans avoir vécu.

Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image sacrée ;

mais il me sembla encore qu'on me suivait pas à pas,

et je me retournai encore sans voir personne.

En ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau

qui faisait face à celui de saint Benoît ;

et quelle fut ma surprise en retrouvant les mêmes traits

avec une expression douce et grave, et la belle chevelure

ondoyante que j'avais cru voir en réalité !

Ce personnage était bien plus identique que l'autre

avec ma vision. Il était debout et dans l'attitude où

il m'était apparu. Il portait exactement le même costume,

le même manteau, la même ceinture, les mêmes bottines.

Ses grands yeux bleus, un peu enfoncés

sous l'arcade régulière de ses sourcils,

s'abaissaient doucement avec une expression méditative

et pénétrante."        ..........

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                                      alessandro magnasco      évêque

 «Il est facile de bien vivre, dit-il ; plus facile que de bien mourir !

Il n'est pas bon de tant cultiver la science dans le cloître.

L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent des meilleures têtes,

et l'ennui fait aussi qu'on se lasse de croire toujours aux mêmes  

vérités. On veut en découvrir de nouvelles ; on s'égare.

Le démon fait son profit de cela et vous suscite parfois,

sous les formes d'une belle philosophie

et sous les apparences d'une céleste inspiration,

de monstrueuses erreurs, bien malaisées à abjurer

quand l'heure de rendre compte vous surprend.

J'ai ouï dire tout bas, par des gens bien informés,

que l'abbé Spiridion, sur la fin de sa carrière,

quoique menant une

vie austère et sainte, ayant lu beaucoup de mauvais livres,

sous prétexte de les réfuter à loisir,

s'était laissé infecter peu à peu, et à son insu,

par le poison de l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur

d'un bon religieux ; mais il paraît que secrètement il était tombé

dans des hérésies plus monstrueuses encore

que celles de sa jeunesse."      .........

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  "Le soir, comme il s'assoupissait doucement

et que j'achevais ma prière à côté de son lit,

la porte s'ouvrit brusquement, et une figure épouvantable

vint se placer en face de moi. Je demeurai terrifié

au point de ne pouvoir articuler un son ni faire un mouvement.

Mes cheveux se dressaient sur ma tête

et mes yeux restaient attachés sur cette horrible apparition

comme ceux de l'oiseau fasciné par un serpent.

Mon maître ne s'éveillait point, et l'odieuse chose était immobile

au pied de son lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir

et pour chercher ma raison et ma force au fond de moi-même.

Je rouvris les yeux, elle était toujours là.

Alors je fis un grand effort pour crier et,

un râlement sourd sortant de ma poitrine,

mon maître s'éveilla. Il vit cela devant lui et ,

au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi,

il dit seulement du ton d'un homme un peu étonné :

«Ah ! ah !

— Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.

— Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers moi :

— Tu as peur ? me dit-il ; tu prends cela pour un esprit, pour le

diable, n'est-ce pas ? Non, non ; les esprits ne revêtent pas cette

forme, et, s'il en était d'aussi sottement laids,

ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer aux hommes.

La raison humaine est sous la garde de l'esprit de sagesse.

Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il en se levant

et en s'approchant du fantôme ; ceci est un homme de chair

et d'os. Allons, ôtez ce masque, dit-il en saisissant le spectre à

la gorge, et ne pensez pas que cette crapuleuse mascarade puisse

m'épouvanter."

Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le fit tomber

sur les genoux et, Alexis lui arrachant son masque,

je reconnus le frère convers qui m'avait chassé de l'église,

et qui avait nom  Dominique."       .........

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 "Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son prisonnier.

De temps en temps celui-ci faisait des efforts pour se dégager

de sa main formidable ; mais le père, s'arrêtant, lui imprimait un

mouvement de strangulation, et le faisait rouler sur les degrés.

Les ongles d'Alexis étaient imprégnés de sang, et les yeux du

Dominique sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et

ainsi nous arrivâmesau bas du grand escalier

qui donnait sur le cloître. Là était suspendue la grosse cloche

que l'on ne sonnait qu'à l'agonie des religieux,

et que l'on appelait l'articulo mortis.

Tenant toujours d'une main son démon terrassé,

Alexis se mit à sonner de l'autre avec une telle vigueur

que tout le monastère en fut ébranlé.

Bientôt nous entendîmes ouvrir précipitamment les portes

des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.

Les moines, les novices, les serviteurs,

toute la maison accourait, et bientôt le cloître fut plein de

monde. Toutes ces figures effarées et en désordre,

éclairées seulement par la lueur tremblante de ma lampe,

offraient l'aspect des habitants de la vallée de Josaphat

s'éveillant du sommeil de la mort au son de la trompette du

jugement. Le père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de

questions, en vain on voulait arracher de ses mains

le malheureux Dominique : il était animé d'une force surnaturelle ;

il faisait face à cette foule, et la dominant du bruit de son tocsin

et de sa voix de tonnerre :

«Il me manque quelqu'un, disait-il ; quand il sera ici,

je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de sonner

qu'il ne soit descendu comme les autres. »

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 alessandro magnasco    scène d'intérieur aux moines

 « Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier.

Il ne restait plus que quelques grains dans le récipient.

Emporté par un mouvement de douleur inexprimable,

il serra convulsivement les deux mains de son maître,

qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec force,

et sourit en lui disant : «Voici l'heure! »

En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de chaleur

se poser sur sa tête. Il se retourna brusquement, et vit debout derrière lui un homme en tout semblable à l'abbé,

qui le regardait d'un air grave et paternel.

Il reporta ses regards sur le mourant ;

ses mains s'étaient étendues, ses yeux étaient fermés.

Il avait cessé de vivre de la vie des hommes.

Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur

et le désespoir, il colla son visage au bord du lit,

et perdit connaissance pendant quelques instants.

Mais bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à remplir,

il reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé

dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le plus grand

soin, mit le crucifix dessus, suivant l'usage,

et croisa les bras du cadavre sur la poitrine. À peine y furent-ils

placés, qu'ils se roidirent comme l'acier, et il sembla à Fulgence

que nul pouvoir humain n'eût pu arracher le livre

à ce corps privé de vie.

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«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut levée,

et nous descendîmes l'escalier du caveau,

car une place avait été conservée pour l'ami de Spiridion

à côté de celle même où il reposait.

Telle avait été la dernière volonté du maître.

Le cercueil de chêne que nous portions était fort lourd ;

l'escalier roide et glissant ; les frères qui m'aidaient,

des adolescents débiles, troublés peut-être par la lugubre

solennité qu'ils accomplissaient.

La torche tremblait dans la main du moine

qui marchait en avant. Le pied manqua à un des porteurs ;

il roula en laissant échapper un cri,

auquel les cris de ses compagnons répondirent.

La torche tomba des mains du guide et, à demi éteinte,

ne répandit plus sur les objets qu'une lumière incertaine,

de plus en plus sinistre. L'horreur de cet instant fut extrême

pour des jeunes gens timides, élevés dans les superstitions

d'une foi grossière, et prévenus contre la mémoire de l'abbé

par les imputations absurdes qui circulaient encore

contre lui dans le cloître.

Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion

allait se dresser devant eux, ou que l'esprit malin,

réveillé par ces saintes ablutions,

allait s'exhaler en flammes livides de la fosse ténébreuse."

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                         Alessandro Magnasco     Intérieur de synagogue

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                                                    George Sand âgée                  peinture 

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ci-dessous, quelques extraits du roman de George Sand, "Consuelo"

et de sa suite dans le roman "La Comtesse de Rudolstadt". 

 "Si l’ingénieuse et féconde Anne Radcliffe se fût trouvée à la place du candide et maladroit narrateur de cette très véridique histoire, elle n’eût pas laissé échapper une si bonne occasion de vous promener, madame la lectrice, à travers les corridors, les trappes, les escaliers en spirale, les ténèbres et les souterrains, pendant une demi-douzaine de beaux et attachants volumes, pour vous révéler, seulement au septième, tous les arcanes de son œuvre savante. Mais la lectrice esprit fort que nous avons charge de divertir ne prendrait peut-être pas aussi bien, au temps où nous sommes, l’innocent stratagème du romancier."

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"Ces bizarres propos ramenèrent Consuelo au sentiment de terreur superstitieuse qu’elle avait éprouvé en entrant dans la demeure des Rudolstadt. La subite pâleur d’Amélie, le silence solennel de ces vieux valets à culottes rouges, à figures cramoisies, toutes semblables, toutes larges et carrées, avec ces yeux sans regards et sans vie que donnent l’amour et l’éternité de la servitude ; la profondeur de cette salle, boisée de chêne noir, où la clarté d’un lustre chargé de bougies ne suffisait pas à dissiper l’obscurité ; les cris de l’effraie qui recommençait sa chasse après l’orage autour du château ; les grands portraits de famille, les énormes têtes de cerf et de sanglier sculptées en relief sur la boiserie, tout, jusqu’aux moindres circonstances, réveillait en elle les sinistres émotions qui venaient à peine de se dissiper. Les réflexions de la jeune baronne n’étaient pas de nature à la rassurer beaucoup."

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 "Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de cette forêt jetée sur un terrain montueux et tourmenté, Consuelo se trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu’il était assez difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l’homme, jalouse de celle du temps, y avait été destructive. Ce n’était plus qu’une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par l’ordre du redoutable aveugle, le célèbre chef calixtin Jean Ziska, dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-être en effet."         ..........

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"Cette pièce avait dans ses ornements

 et dans sa disposition tout le caractère

 d’un lieu destiné aux opérations magiques.

 Mais je n’eus pas le loisir de l’examiner beaucoup ;

mon attention était absorbée par un personnage

assis devant une table. Il était seul et cachait

 sa figure dans ses mains, comme s’il eût été plongé

dans une profonde méditation.

 Je ne pouvais donc voir ses traits,

 et sa taille était déguisée par un costume

que je n’ai encore vu à personne.

 Autant que je pus le remarquer, c’était une robe,

ou un manteau de satin blanc doublé de pourpre,

et agrafé sur la poitrine par des bijoux hiéroglyphiques

 en or où je distinguai une rose,

une croix, un triangle, une

tête de mort, et plusieurs riches cordons

de diverses couleurs. "      ...........

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à suivre.....

18/01/2010

Un ECRIVAIN AMERICAIN PRECURSEUR DU GOTHIQUE Charles BROCKDEN BROWN

Charles Brockden Brown (1771-1810)

un auteur  américain  précurseur  du  gothique

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"Qu'on ne nous objecte pas que les exemples d'une pareille hallucination  (voir son roman : "Wieland ou la voix mystérieuse")

sont rares ; c'est précisément le devoir d'un peintre de retracer les scènes qui, en frappant plus vivement l'imagination, gravent aussi plus profondément dans la mémoire les leçons de la morale."

                                                                            Charles Brockden Brown

Charles Brockden Brown, (1771-1810), est un romancier, journaliste, historien et éditeur américain. Il est considéré comme le premier romancier professionnel des États-Unis, et comme le premier auteur gothique américain.  Sa curiosité, la richesse de son imagination et son intérêt pour sa propre société en font une figure majeure de la littérature et de la culture américaine des XVIIIe et XIXe siècles.  Brown rédigea les quatre romans pour lesquels il est resté célèbre en l'espace de deux ans. S'il abandonna rapidement l'écriture fictionnelle au profit d'écrits historiques et politiques, il demeure un précurseur par son choix audacieux de devenir romancier à une époque où publier était pratiquement impossible en Amérique.  

Brown était le quatrième enfant d’une grande famille marchande quaker de Philadelphie. Il débuta sa vie professionnelle dans le commerce avec ses frères. Ce contexte familial, ses expériences du libre-échange, les conflits commerciaux à l'époque révolutionnaire sont capitaux pour comprendre les écrits journalistiques de Brown. Même si sa famille avait décidé pour lui qu’il serait avocat, Brown abandonna le droit en 1793 après un très court apprentissage. Ses pas le dirigèrent ensuite vers un cercle de jeunes intellectuels basés à New York, qui l’aidèrent à lancer sa carrière littéraire. Ce groupe était composé de jeunes hommes intellectuels et progressistes issus de profession libérale, qui se faisaient appeler le « Friendly Club ». 

Durant les années 1790, Brown développa ses ambitions littéraires, utilisant fréquemment sa correspondance avec des amis comme laboratoire pour des expériences narratives. Ses premières publications commencèrent à la fin des années 1780, avec The  Rhapsodist. En 1798, ses années de réflexion le menèrent à une période intense d’écriture de romans. Son roman gothique, Wieland, ou La Voix mystérieuse, date de 1798.

En 1804, il épousa Elisabeth Linn dont il eut plusieurs enfants.  

Il décéda des suites d'une longue maladie en 1810 à Philadelphie.

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Ses principaux romans sont :

- Wieland, ou La Voix mystérieuse

- Ormond, ou Le Témoin invisible

- Huntly, ou Le Somnalbule

- Arthur Mervyn

- Clara Howard

- Jane Talbot

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WIELAND, ou La Voix mystérieuse

"A mesure que la soirée avança, les inquiétudes de mon père grandirent ; il vint s'asseoir selon sa coutume au milieu de la famille, mais ne prit aucune par à la conversation.  Il semblait absorbé dans ses pensées.  On lisait parfois sur son visage des marques de terreur, il regardait fixement devant lui, ses yeux étaient hagards, et les efforts de ses amis l'arrachaient à peine à ses préoccupations.  En revenant à lui-même, il ne montrait aucune surprise, mais passant la main sur son front, il se plaignait, d'une voix émue et tremblante, d'avoir la tête en feu."          ........

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 "Une demi-heure s'était écoulée dans cette attente, lorsque ma mère jeta les yeux sur le rocher.  Tout à coup il parut éblouissant de lumière.  Une clarté partant de l'édifice illumina tout le paysage ; un rayon plus vif traversa les airs, et aussitôt on entendit un bruit violent semblable à l'explosion d'une mine.  Ma mère poussa un cri involontaire, mais les sons qui vinrent frapper ses oreilles la surprirent encore davantage : c'étaient des clameurs aigûes poussées sans interruption.  Les rayons qui se répandaient au loin s'éteignirent peu à peu, mais l'intérieur du pavillon resta éclairé.

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"Un phénomène semblable, dans un lieu consacré à la prière, pouvait intimider le coeur le plus brave."

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 "Une chose est vraie, dit-il avec gravité : ou j'ai entendu la voix de ma femme au bas de la montagne, ou je n'entends pas votre voix à présent."

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"J'étais arrivé au milieu de la montagne, lorsqu'une voix  m'appela de quelque distance ; les sons en étaient clairs, distincts et puissants  Ils étaient articulés, j'ai dû le croire au  moins, par ma femme.  Sa voix n'est pas ordinairement  aussi forte ; mais je l'ai entendue quelques fois s'élever à une grande puissance.  Si mon oreille ne m'a pas été trompée, c'est bien Catherine qui m'a dit : arrête-toi, ne va pas plus loin !  Il y a du danger là-haut !"

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"Elle éprouva une grande inquiétude en voyant le rôle inexplicable que sa voix pouvait ainsi jouer."

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 "Avant que votre frère pût me répondre, un non ! bien articulé se fit entendre ; il ne venait ni de droite, ni de gauche, ni de devant, ni de derrière nous, mais d'en haut.  De quelque part qu'il vint, quelle bouche l'avait prononcé ?"

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"Le bruit du timbre m'inspira une suite de réflexions douloureuses sur la mort de mon père.  Mais je ne pus les continuer longtemps, car la vibration avait à peine cessé, que j'entendis un chuchotement qui d'abord sembla partir de lèvres placées à côté de mon oreille."

.....

"Avais-je bien entendu des voix sinistres comploter ma mort, au milieu des ténèbres et à quelque pas de mon lit ?"

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 "Quelque chose me disait que le bonheur dont nous jouissions était assis sur des bases fragiles.  La mort pouvait nous frapper.  Il n'était donné à personne de savoir si notre félicité serait bientôt anéantie, ou si nous porterions nos têtes chargées d'ans et d'honneur.  Ces idées me préoccupaient rarement ; j'évitais de réfléchir sur la destinée qui attend tous les hommes.  Mais, dans le cours de cette nuit, la vie humaine m'apparut dépouillée du prestige qui en dissimule parfois les misères ; elle m'apparut avec toutes ses incertitudes.  Je me dis alors : il faut mourir !  Tôt ou tard, nous disparaîtrons pour jamais de la surface de la terre.  Quels que soient les liens qui nous attachent à la vie, ils seront brisés.  Cette existence passagère est douloureuse pour la plupart, et ceux même que la fortune a pris sous ses ailes doivent bien peu se réjouir, puisqu'ils savent comment tout finit."

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 à  suivre..... 

 

 

 

18/12/2009

ART FANTASTIQUE GOTHIQUE

Art  Fantastique  Gothique

"Misérable railleur, tu veux être artiste et jamais la foi et l'amour n'ont brûlé dans ton coeur.  Aussi tes oeuvres seront-elles froides et sans vie, comme toi-même.

Comme un réprouvé, tu désespéreras dans le vide de ton âme et tu succomberas sous le poids de ton impuissance."

E.T.A. Hoffmann      Les Elixirs du diable

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yann-dargent     les laveuses-de-la-nuit (détail)

"Abdiquant  toute originalité, l'artiste se satisfait de copier ou imiter le crayon de celui-ci, la palette de celui-là, de travailler dans la manière que lui ont enseignée ses professeurs, qui eux-mêmes se bornaient à transmettre sans rien y changer un savoir acquis.  Je l'encouragerais à regarder désormais autour de lui, à peindre d'après nature, à traduire par le dessin, par la couleur, l'incessant mouvement des moeurs et des sentiments dans nos sociétés tellement plus bigarrées et diversifiées que celles où vivaient les vieux maîtres, à insuffler la vie à ses paysages, ses figures, ses portraits."

charles-robert-maturin      fatale-vengeance

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artemisia-gentileschi      autoportrait

Edgar Allan POE   

Une descente dans le Maelström   (extrait)

 ……..

"Je regardai vertigineusement,

et je vis une vaste étendue de mer,

dont la couleur d’encre me rappela tout d’abord

le tableau du géographe Nubien et sa Mer des Ténèbres.

C’était un panorama plus effroyablement désolé

qu’il n’est donné à une imagination humaine

de le concevoir. À droite et à gauche, aussi loin

que l’œil pouvait atteindre, s’allongeaient,

comme les remparts du monde,

les lignes d’une falaise horriblement noire

et surplombante, dont le caractère sombre

était puissamment renforcé par le ressac

qui montait jusque sur sa crête blanche

et lugubre, hurlant et mugissant éternellement.

 

Là, le vaste lit des eaux, sillonné et couturé

par mille courants contraires, éclatait soudainement

en convulsions frénétiques,  haletant, bouillonnant,

sifflant, pirouettant en gigantesques et innombrables

 tourbillons, et tournoyant et se ruant

tout entier vers l’est avec une rapidité qui ne se manifeste

que dans des chutes d’eau précipitées.

Au bout de quelques minutes, le tableau subit

un autre changement radical.

La surface générale devint un peu plus unie,

et les tourbillons disparurent un à un,

pendant que de prodigieuses bandes d’écume

apparurent là où je n’en avais vu aucune jusqu’alors.

Ces bandes, à la longue, s’étendirent

à une grande distance, et, se combinant entre elles,

elles adoptèrent le mouvement giratoire

des tourbillons apaisés et semblèrent former le germe

d’un vortex plus vaste.

Soudainement, celui-ci apparut

et prit une existence distincte et définie,

dans un cercle de plus d’un mille de diamètre.

Le bord du tourbillon était marqué

par une large ceinture d’écume lumineuse ;

mais pas une parcelle ne glissait

dans la gueule du terrible entonnoir,

dont l’intérieur, aussi loin que l’œil pouvait y

plonger, était fait d’un mur liquide,

poli, brillant et d’un noir de jais,

faisant avec l’horizon un angle de 45 degrés environ,

tournant sur lui-même sous l’influence d’un mouvement

étourdissant, et projetant dans les airs

une voix effrayante, moitié cri, moitié rugissement,

telle que la puissante cataracte du Niagara elle-même,

dans ses convulsions, n’en a jamais envoyé

de pareille vers le ciel.

 

Un changement singulier avait eu lieu aussi dans le ciel.

Autour de nous, dans toutes les directions,

il était toujours noir comme de la poix,

mais presque au-dessus de nous il s’était fait

une ouverture circulaire, un ciel clair,

clair comme je ne l’ai jamais vu,  d’un bleu brillant

et foncé,  et à travers ce trou resplendissait

la pleine lune avec un éclat que je ne lui avais

jamais connu. Elle éclairait toutes choses

autour de nous avec la plus grande netteté, mais,

grand Dieu ! quelle scène à éclairer !

Cela peut paraître étrange ; mais alors,

quand nous fûmes dans la gueule même de l’abîme,

je me sentis plus de sang-froid

que quand nous en approchions.

Ayant fait mon deuil de toute espérance,

 je fus délivré d’une grande partie de cette terreur

qui m’avait d’abord écrasé.

Je suppose que c’était le désespoir qui raidissait

mes nerfs."

……..

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Edgar Allan Poe, daguerreotype

 Jean Delville l'idole de la perversité.jpg

jean-delville      l'idole-de-la-perversité

"Ou bien parais tel que tu es,

ou bien sois tel que tu parais"

djalâl ad dîn rûmi

mystique persan  (1207-1273)

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Dominique Mertens         La Chute

 

 

 

 

09:57 Écrit par Dominique Mertens dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : art fantastique, gothique, artistes gothiques |  Facebook |

11/11/2009

le Prédicant Gothique

le Prédicant Gothique

En français, le substantif apparaît au plus tard en 1523, dans une sottie : Sottie des Béguins, parue à Genève. Il serait dérivé de predikant, terme originaire du sud de l’Allemagne et de la Suisse alémanique, dès la deuxième moitié du XVe siècle, soit avant la Réforme. Il connaît alors un certain succès en Suisse romande et en particulier sous la plume de Calvin : il qualifie le prédicateur protestant. À partir de la fin des années 1550, il s'impose presque brutalement, tant dans les actes royaux que dans le langage des catholiques, avec une dépréciation du terme. Du latin praedicare.

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Claudio Coello      Saint_Dominique

"Vivre, seulement vivre, vivre n'importe comment, mais vivre...

Que c'est donc vrai, Seigneur, que c'est donc vrai !  

L'homme est un lâche... et lâche est celui qui lu reproche cette lâcheté."

                                                                                                  Fiodor Dostoïevski       Crime et châtiment

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Le roman (Crime et châtiment, de Fiodor Dostoïevski) s’achève par la vague prédiction d’une renaissance du héros. Raskolnikov
aime Sonia, « tous deux étaient maigres et pâles, mais, sur ces deux pauvres visages
ravagés, brillaient l’aube d’une vie nouvelle, celle d’une résurrection. C’était l’amour qui les
ressuscitait ». Mais comme nous le dit l’auteur, « ici commence une autre histoire, celle de
la lente rénovation d’un homme, de son passage graduel d’un monde à un autre, de sa
connaissance progressive d’une réalité totalement ignorée jusque-là. On pourrait y trouver
la matière d’un nouveau récit mais le nôtre est terminé ».

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en fonction de son auditoire, le prédicant tantôt recourt à un langage imagé,

mais tantôt il s'en réfère à une langue codée...

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Albrecht Dürer       Melencholia 

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 (détail)

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Théodor Chassériau       Saint-Dominique

 

15:12 Écrit par Dominique Mertens dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

31/10/2009

Au-delà du Gothique et du Fantastique

Au-delà  du  Gothique

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La Vénus à la fourrure  (film de Massimo Dallamano)

“Il y a dans le coeur d'une femme qui commence à aimer

un immense besoin de souffrir."

                                                                                Charles Nodier        Smarra

la voie de la moindre résistance…


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"La souffrance est l'unique cause

 de la conscience" 

                                                                                    Fiodor Dostoïevski

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"Il fait nuit ! ... et l'enfer va se rouvrir !"

                                                      Charles Nodier       Smarra

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"Tous avaient écouté en silence le récit d'Anne Savichena, surtout les dames.  Beaucoup d'entre elles en secret voulaient du bien à Doubrovski, (un brigand notoire) voyant en lui un type de héros romanesque, principalement Marie Kirilovna, à cause de son imagination ardente nourrie des horreurs mystérieuses de (Anne) Radcliffe." 

                                                               Alexandre Pouchkine       Doubrovski

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"Sa souffrance faisait peine à voir.  C'était le tourment d'un esprit consciencieux, indicible, torturé par une responsabilité incompréhensible concernant des vies humaines."

                                                                        Charles Dickens       Le signaleur

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« Hé ! Vous, là-bas ! Attention ! Attention ! Pour l'amour du ciel, écartez-vous ! »

                                          Charles Dickens       Le signaleur

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"Je repris ma descente et parvins au niveau de la ligne de chemin de fer ; je m'avançai alors vers lui et, en m'approchant, je constatai que c'était un homme au teint jaunâtre et qu'il avait une barbe noire et des sourcils épais. Son poste était situé dans l'un des endroits les plus solitaires et les plus lugubres que j'eusse jamais vus. De chaque côté une paroi ruisselante de pierre tailladée qui, pour tout paysage, ne laissait voir qu'une étroite bande de ciel ; la perspective à une extrémité n'était qu'une prolongation tortueuse de ce vaste cachot ; dans l'autre direction la perspective était moins étendue ; elle se terminait par un morne signal rouge et par l'entrée, plus morne encore, d'un tunnel noir dont l'architecture massive avait un aspect primitif, rébarbatif et accablant. Le soleil avait tant de peine à se glisser jusqu'à ce lieu qu'il y flottait une odeur mortelle de terre humide ; d'autre part un vent froid y soufflait si vigoureusement que je me sentis glacé tout à coup, comme si je venais de quitter le monde des vivants."

                                            Charles Dickens              Le signaleur

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"Et alors s'écroulera la puissance factice de ceux qui ne sont forts que de leur avidité, la terre se dérobera sous leurs pas, ils ne sauront plus sur quoi s'appuyer."

                                                                                                                     Maxime Gorki       La Mère

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 "Pour être heureux jusqu'à un certain point, il faut que nous ayons souffert  jusqu'au même point"

                                                                                                             Edgar Allan Poe


Friedrich Nietsche a dit :

"Vivre, c'est souffrir,

 et survivre, c'est trouver un sens

 à la souffrance"

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Lovis Corinth     la déposition du corps du Christ

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"Depuis longtemps réprouvé, il  (un ange déchu) errait dans les solitudes du monde sans trouver un asile. Et cependant les siècles succédaient aux siècles, les instants aux instants. Lui, dominant le misérable genre humain, semait le mal sans plaisir et nulle part ne rencontrait de résistance à ses habiles séductions. Aussi le mal l’ennuyait…"

                                                   Lermontov       Le Démon (extrait)

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"Et le démon la vit !… Et à l’instant même il ressentit dans tout son être une agitation étrange. Une bienfaisante harmonie vibra dans la solitude de son âme muette, et de nouveau il put comprendre cette divine merveille d’amour de douceur et d’incomparable beauté. Longtemps il admira cette tendre image et les rêves d’un bonheur évanoui se déroulèrent encore devant lui, comme une longue chaîne ou comme les groupes d’étoiles au firmament. Cloué par une force invisible, il fit connaissance avec une nouvelle tristesse et soudain le sentiment fit résonner en lui sa puissante voix d’autrefois. Était-ce un symptôme de régénération ? au fond de son âme, il ne pouvait trouver des paroles de perfide séduction. Devait-il oublier ? Mais Dieu lui refusa l’oubli et du reste, il ne l’eût point accepté !"

                                                                    Lermontov       Le Démon (extrait)

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"La pauvre Tamara s’est jetée sur sa couche en sanglotant, ses larmes coulent avec abondance, et son sein gonflé se soulève péniblement !… tout à coup au-dessus d’elle une voix surnaturelle se fait entendre : « Ne pleure pas enfant, ne pleure pas en vain ; tes larmes ne peuvent tomber sur ce cadavre muet comme une rosée vivifiante ; les larmes ne peuvent que ternir le regard limpide des jeunes filles et creuser leurs joues. Il est bien loin déjà ; il ne connaîtra point ta douleur et ne pourra l’apprécier ; la lumière céleste réjouit maintenant ses yeux qui n’ont plus rien de ce monde et il n’entend plus que les concerts du paradis. Que sont les rêves insignifiants de la vie, et les gémissements et les larmes d’une pauvre fille, pour un hôte des cieux ? Rien. Non ! le sort d’une créature mortelle, crois-moi, mon ange terrestre, ne vaut pas un seul instant de ta chère tristesse. À travers les océans éthérés sans gouvernail et sans voiles, les chœurs des astres brillants voguent doucement au milieu des vapeurs ; dans les espaces infinis des cieux, les groupes floconneux des nuages impalpables passent sans laisser de trace ; l’heure de la séparation, l’heure du retour, n’ont pour eux ni joie ni tristesse ; pour eux l’avenir est vide de désirs et le passé sans regret. En ce jour d’affreux malheurs souviens-toi d’eux, bannis toute pensée terrestre, et comme eux, écarte de toi tout souci : dès que la nuit enveloppera de son ombre les sommets du Caucase ; dès que sous la puissance d’une voix magique, le monde charmé se taira ; dès que la brise du soir agitera sur les rochers l’herbe fanée, que les petits oiseaux cachés sous elle sautilleront plus gaiement dans l’ombre, et que sous les branches de la vigne la fleur des nuits s’épanouira pour boire avide- -ment la rosée céleste ; dès que la lune argentée montera lentement derrière la montagne et jettera sur toi ses regards indiscrets, je volerai aussitôt vers toi, je serai ton hôte jusqu’au jour et sur tes paupières aux cils soyeux je ferai éclore des songes d’or. » 

                                                                             Lermontov       Le démon (extrait)

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Insidious image du film de James Wan

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« O Père ! O Père ! cesse tes reproches ; ne gronde pas ta Tamara. Tu vois ses larmes ? Hélas ! ce ne sont pas les premières ! Je ne serai la femme de personne !... Dis à ceux qui demandent ma main, que mon époux repose dans la terre humide et que je ne puis donner mon cœur ! Depuis le jour où nous ensevelîmes son cadavre sanglant dans la montagne, un esprit perfide me poursuit avec une vision que je ne puis écarter et au milieu du calme des nuits, des songes tristes et étranges viennent jeter le trouble en moi. Mes pensées et mes paroles s’égarent confusément ; une flamme emplit tout mon sang ; je me dessèche et me flétris de jour en jour. O mon père ! Mon âme souffre ! Aie pitié de moi ! Livre au saint lieu ta fille déraisonnable ; là, je serai sous la protection du Sauveur et à ses pieds j’épancherai ma douleur. Ici-bas, il n’y a déjà plus de joie pour moi..... Que bientôt à l’ombre paisible des autels, une sombre cellule se referme sur moi, comme une tombe. »

                                                                        Lermontov       Le démon (extrait)

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Giuseppe Molteni       La Signora di Monza

"Le brouillard du soir a déjà couvert de ses vapeurs légères les collines de la Géorgie, et fidèle à sa douce habitude, le démon a dirigé son vol vers le couvent. Mais bien longtemps il n’osa violer ce paisible asile de la vertu. Il y eut même un moment où il parut prêt à abandonner ses affreux projets. Il errait mélancoliquement autour des murs élevés et ses pas, plus légers que le vent, faisaient doucement frissonner les feuilles dans l’ombre. Puis il levait les yeux vers cette fenêtre, qu’illuminait l’éclat de la lampe. C’est là qu’elle attendait depuis si longtemps. Soudain, au milieu de ce silence universel, une harpe harmonieuse vibra et des chants sonores résonnèrent ; ces sons semblaient se suivre avec mesure comme coulent des pleurs. C’était une mélodie si tendre, qu’elle paraissait avoir été composée au ciel pour la terre. On aurait dit un ange descendu ici-bas mystérieusement, qui venait en visiter un autre oublié et qui lui parlait du passé, afin d’adoucir sa souffrance ! Et le démon comprit alors pour la première fois les douleurs et les agitations de l’amour. Effrayé, il veut s’éloigner ; mais ses ailes restent immobiles ! et ô prodige ! une larme roule lentement de ses yeux obscurcis !… On voit encore près de cette cellule une pierre que cette larme brûlante a traversée comme une flamme et ce n’était point une larme humaine !"

                                                                  Lermontov       Le démon (extrait)

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Insidious     image du film de James Wan 

 « Disparais, esprit de doute et de ténèbres ; répondit le messager des cieux : tu as assez longtemps triomphé ; mais l’heure du jugement est venue, et que la sentence divine soit bénie ! Les jours de la tentation sont passés ; en quittant son enveloppe terrestre et périssable elle a secoué à jamais les chaînes du mal. Sache-le ! Depuis longtemps nous l’attendions ! Son âme était de celles dont la vie se compose d’un court instant  de souffrances intolérables et de délices qu’on ne peut comprendre. Le Créateur les a tissées avec les cordes vivantes d’un meilleur monde ; elles ne sont point créées pour la terre et la terre n’est pas faite pour elles ; elle a expié ses doutes par d’atroces douleurs ; elle a souffert et aimé et le paradis lui est ouvert pour cet amour !"

                                                  Lermontov       Le Démon

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à  suivre...