20/11/2011

La FIN DU MONDE

une vision fantastique de

la fin du monde

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 MONSU-DESIDERIO

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...

"Le Fantastique est une nébuleuse dont le centre est partout et la circonférence nulle part."

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Monsu Desiderio, ce peintre de la grandeur, de la démesure et de la violence, auquel l'écrivain-poète Pierre Seghers a consacré une admirable étude intitulée "Monsu Desiderio ou le Théâtre de la fin du monde". (2ditions Robert Laffont, collection L'Atelier du Merveilleux, 1981)   

Assurément cet artiste fantastique méritait de figurer ici.

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Monsu Desiderio       Martyre d'une sainte 

"Par le feu de l'imaginaire, et ses inventions d'artisan, les peintures de desiderio projetent tout à coup une effervescence de fureur, une exaspération aussi grandiose que silencieuse."

Monsu Desiderio, deux peintres, pour un seul masque !

Didier Barra, originaire de Metz, (né vers 1590) et François Nomé, de Metz également.  Venus de leur Lotharingie natale, ces deux peintres se sont finalement installés à Naples.  

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"Au début de leur collaboration, les deux artistes se distinguent malaisément.  Bientôt, par ses yeux qui sont de flamme ardente et l'irréalisme de ses peintures, François Nomé va devenir le vrai Monsu Desiderio, celui qui passera à la postérité sous une appelation d'enseigne."

"Les décors d'une solitude, d'un retranchement total.  Les dômes qui éclatent, les architectures qui s'écroulent, les rotondes éventrées, les idoles livides, les frontons qui s'ébrèchent et les temples marqués d'une énorme croix noire révèlent une hantise, celle de la dévastation et de l'Apocalypse."

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monsu-desiderio        la-fuite-en-égypte (détail)

"Feux de théâtre où les clairs-obscurs et les embrasements, si irrationnels qu'ils soient, donnent des effets saisissants."

"Lequel, du catholique ou du protestant écrase d'une croix gigantesque, d'une voix sans égale, les temples profanes ?  Lequel, dans sa complexion de poète ou de peintre dramatique, vit en lui-même, persécuteur, persécuté ?  On croirait entendre parfois dans les tableaux de Desiderio, ô sacrilège, le post tenebras lux de la Réforme, ou le lux lucet in tenebris des Vaudois.  Il est probable qu'à ses yeux, les ornements, les parures, les ors et les trésors, le luxe enfin, ne sont qu'un étalage, un scandale de somptuosités."

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Monsu Desiderio        La Fuite en Egypte

"Eclairs et murmures, simulacres et symboles, les idoles jetées à bas de leurs entablements et de leurs socles, les sarcophages tombant du ciel, les tombeaux qui se soulèvent et surgissent dans les péristyles, les dégradations innombrables, les apparitions, tout n'est pour Desiderio que composants destinés à figurer une immense vanité."

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Desiderio Monsu         Ruines imaginaires, colonne et pyramide (détail)

"Les triomphes éphémères des pouvoirs, le triomphe ricanant du temps et de la mort, sont abolis.  Les fulgurations, le ciel zébré d'horreur et qui va s'effondrer, les tours, les campaniles et les minarets, les donjons qui s'écroulent dans l'écume des vagues, les ténèbres épaisses à pouvoir les palper, les vapeurs d'incendies, les convulsions cosmiques secouant les bâtisses, les flots d'olive noire, quelles images, quelles mises en scène susciteraient plus de frissons ?"

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Desiderio Monsu       Jéroboam  dans un temple païen  (détail)

"Géants ou pas, les hommes ne sont rien, qui palabrent, farfouillent ou assassinent au ras du sol et les colonnes de Desiderio éclatent, s'éparpillent parce que le temple, l'église, ont appelé sur eux l'explosion."

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Desiderio Monsu        Martyre d'une sainte (détail)

"Heu mihi quia in inferno nulla est redemptio !"

"Malheur à moi, dans cet enfer il n'y a pas de rédemption !"

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horace--vernet     la-ballade-de-léonore

"Son front qui paraissait chargé d'un sombre nuage semblait avoir été formé de l'immortalité pour porter la couronne ; ses yeux à fleur de tête brûlaient d'un feu infernal !  Son regard était aussi perçant que celui de l'aigle !  Sûrement, pensait Marie, ce regard étincelant a été créé pour admirer les choses éternelles !  Cette taille si noble ! Si imposante, cette haute stature !  ... ah !  ... C'est bien l'ange tombé*." 

(* déchu)

claire-destay

la-fille-de-dieu  (ou)  l'-héroïne-des-pyrénées

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"Aussi lorsque réapparurent les rayons meurtriers du soleil, leur ouvrant à nouveau toutes grandes les embûches de la forêt, il éprouva au fond de son coeur le sentiment énergique que les jours de la fin étaient maintenant proches."

Julien Gracq       Au château d'Argol

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"Toutes les nuits, un incendie est allumé dans mon coeur, un poignard est mis dans ma main.  Les maîtres du Destin émergent des ténèbres : ils m'exhortent, me pressent, me poussent en avant... Autour de moi c'est le silence, un silence qui abrite de noirs préparatifs... Je m'approche secrètement, mon coup ne peut être paré; ma victime est réduite à l'impuissance ; mes complices ne me trahiront pas... Et néanmoins je balance... je voudrais me dérober... mais comment pourrais-je écarter la fatalité ?... Hélas !  Hélas !  Il me faut la subir."

Charles-Robert Maturin     Fatale vengeance 

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Monsu Desiderio       L'Incendie de Troie

"De cette chapelle, il passe dans la nef de la grande église.  Une des fenêtres, mieux conservée que les autres, donnait sur une longue perspective de la forêt.  On voyait au travers les riches couleurs du soir, fondues par d'imperceptibles gradations avec l'azur solennel du haut des cieux.  de sombres collines, dont les contours se dessinaient sur la vive clarté de l'horizon, terminaient le tableau.  Plusieurs de ces pilliers qui avaient autrefois soutenu la voûte étaient encore debout, orgueilleuses images de la grandeur périssable de l'homme et de ses ouvrages, ils semblaient s'ébranler au moindre murmure du vent  qui soufflait sur les ruines des colonnes déjà tombées.  La Motte soupira.  La troublante comparaison entre l'état de délabrement de ces colonnes et sa propre existence n'était que trop évidente : " Encore quelques années, dit-il, je deviendrai comme les mortels dont je contemple aujourd'hui les restes et, comme eux aussi, je serai peut-être un sujet de méditation pour les générations à venir qui chancelleront quelques moments sur les objets de leur curiosité avant de tomber à leur tour dans la poussière."

ann-radcliffe     les-mystères-de-la-forêt

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Desiderio Monsu     Explosion dans une église

 

En vérité, moi,

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Tiel Wetzweiler,

je vous le dis :

 

"Patience, patience,

la fin du Monde est proche..."

 

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hamburg après son bombardement en 1943 (opération gomorrah) 

 "De la destruction comme élément de l’histoire naturelle"

« Selon une méthode éprouvée, ce sont d’abord toutes les fenêtres et les portes qui furent défoncées et arrachées de leur cadres à l’aide de deux tonnes de bombes explosives, puis de petites charges incendiaires mirent le feu aux greniers tandis que dans le même temps des bombes pesant jusqu’à trente livres pénétraient jusqu’aux étages inférieurs. En quelques minutes, sur quelque vingt kilomètres carrés, des incendies s’étaient déclarés partout qui se rejoignirent si vite qu’un quart d’heure après le largage des premières bombes tout l’espace aérien, aussi loin qu’on pouvait voir, n’était plus qu’une immense mer de flammes. Et cinq minutes plus tard, à une heure vingt, un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait cru possible. Le feu qui montait maintenant à deux mille mètres dans le ciel aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultanément actionné tous les registres. L’incendie fit rage pendant trois heures. Au maximum de sa force, la tempête arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs et emporta poutres et panneaux d’affichages entiers, déracina les arbres et balaya les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres-heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramways fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries. Ceux qui avaient fui leurs refuges s’enfonçaient, avec des contorsions grotesques, dans l’asphalte fondu qui éclatait en grosses bulles. »

 W.G.Sebald

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dresden après son bombardement en 1945

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"Adieu donc, pauvres fous !"

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 L'Enfer (détail)  tel qu'il apparaît dans le hortus-deliciarum

de herrade-de-landsberg (dit aussi herrade-de-hohenbourg)

 

et pourtant, 

sans commune mesure avec l'enfer

que certains hommes ont construit...

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un enfer qui a pour nom : auschwitz

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un enfer qui a pour nom : treblinka

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puissions-nous nous souvenir chaque jour

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des innombrables victimes de ces innommables atrocités

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et toujours, 

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continuer à exiger réparation 

 

 

à suivre...

08/11/2011

La COUR D'AMOUR

La COUR d'AMOUR

...

De l'amour du Fantastique,

au fantastique de l'Amour

...

Où sont donc passés les temps heureux de l'Amour courtois ???

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La Cour d'amour       encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Le puits d'amour        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Amour sous le regard de Dame-la-lune        

encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Rencontre entre Amour et Alchimie        

encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Les trois visages de  l'amour, ou 

comment l'Amour peut aussi se nourrir du mensonge      

encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Tendre vers le mystique amour        

encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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L'amour est un feu follet        encre de Chine de l'auteur,

Dominique Mertens

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La Source d'amour        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Clarté d'amour        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Amour jusqu'en sa limite         encre de chine de l'auteur,

Dominique Mertens

...

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sigrid-hausen, dite syrah, la chanteuse du groupe gothique médiéval

QNTAL

qui a su si bien célébrer l'amour courtois

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Amour en coup-de-foudre         encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Le  Messager d'amour        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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montserrat-figueras, chanteuse soprano du groupe Hesperion XXI , épouse de Jordi Savall, et merveilleuse interprête de l'

Aria sopra la ciaconna

du compositeur Tarquino Merula

Je ne pensais plus jamais

Chanter sur la lyre d'Amour,

Gaiement et doucement,

Car mon âme tourmentée

Ne devait plus jamais pleurer et soupirer

D'un air triste et douloureux.

Pourtant, l'Amour me donne de nouvelles raisons

De jouer et de chanter.

Il y a peu, j'étais un amant dépité.

Sur le bûcher de l'Amour à peine refroidi,

Je chantais encore l'Amour malheureux.

Aujourd'hui, il n'est plus de mise 

De chanter d'une voix rauque et lasse 

La flamme éteinte et les ardeurs passées.

Maintenant, un soleil nouveau enflamme mon coeur.

Il veut que je chante pour lui seul.

Pauvre dépouille déchirée,

Au coeur transpercé et brûlé.

Misérables restes du supplice amoureux.

Plutôt que de m'accueillir dans une tombe modeste,

L'Amour tyran veut encore me blesser.

Il fait de moi sa cible,

Prêt à porter son coup impitoyable et mortel.

Je n'ai jamais entendu

Que l'on sortait de sa tombe un Amour défunt

Pour le faire souffrir encore.

Pourtant l'Amour qui vient

Sonne la trompette guerrière.

Il sonne la trompette guerrière

Contre celui qui est déjà mort d'Amour .

L'Amour ferait mieux de me laisser

Enseveli au pied des cyprès

Où dans le rocher élyséen dur et froid

Il connaitrait une plus grande gloire 

En levant les armes contre les coeurs

Qui lui sont habituellement rebelles.

Il ferait mieux de me laisser en paix

Et me laisser me reposer des souffrances de la mort.

Impitoyable archer, ne t'avise pas

De blesser mon coeur encore une fois.

Ne me décoche pas une de tes flèches.

Mes chants mélodieux finiront par te vaincre.

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Amour est un air joué à la harpe        

encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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La quête d'amour        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

 Les Préceptes d’Amour

 1. Fuis l’avarice comme un fléau dangereux et, au contraire, sois généreux. 

2. Evite toujours le mensonge.

3. Ne sois pas médisant.

4. Ne divulgue pas les secrets des amants.

5. Ne prends pas plusieurs confidents à ton amour.

6. Conserve-toi pur pour ton amante.

7. N’essaie pas sciemment de détourner l’amie d’un autre.

8. Ne recherche pas l’amour d’une femme que tu aurais quelque honte à épouser.

9. Sois toujours attentif à tous les commandements des dames.

10. Tâche toujours d’être digne d’appartenir à la chevalerie d’amour. 

11. En toutes circonstances, montre-toi poli et courtois. 

12. En t’adonnant aux plaisirs de l’amour, n’outrepasse pas le désir de ton amante. 

13. Que tu donnes ou reçoives les plaisirs de l’amour, observe toujours une certaine pudeur.

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christine-de-pisan

Voici la pathétique plainte qu'elle a composée

et qui résume magnifiquement son destin de poétesse au Moyen Age :

Je ne sais comment je dure...

Je ne sais comment je dure,

Car mon dolent (1) coeur fond d'ire (2)

Et plaindre n'ose, ni dire

Ma doleureuse (3) aventure,

 

Ma dolente vie obscure (4)

Rien, hors la Mort ne désire ;

Je ne sais comment je dure.

 

Et me faut, par couverture, (5)

Chanter que (6) mon coeur soupire

Et faire semblant de rire ;

Mais Dieu sait ce que j'endure.

Je ne sais comment je dure.

notes 

(1)  souffrant

(2) chagrin

(3) douloureuse

(4) triste

(5) par dissimulation

(6) ce que

...

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Do frayg amorss

Service d'amour en 7 langues

une chanson du poète Oswald von Wolkenstein traduite par Sieglinde Hartmann

Ah ! mon vrai amour,

Aide-moi !

Mon cheval, mon coursier,

En plus mon coeur,

N'ont qu'une seule pensée :

Courir te voir, ma Dame.

Où je cours, où je dors

Où je me dirige,

Vraiment, mon ancre 

Ne tient pas.

Esclave de moi jadis libre,

Je vous crie merci.

refrain :

Allemand, italien, vas-y!

Réveille-toi en français !

Ris en hongrois !

Fais ton pain en slave !

Fais craquer en flamand !

La septième langue : le latin !

 

Ma bien-aimée,

Voici mon coeur !

Partout, 

De tout mon corps,

Sans plaisanterie,

Avec dignité, 

Je serai entièrement 

A ton service,

Tout comme tu le voudras.

Je ne connais vraiment 

Pas de mauvais tours.

Dieu sait bien comment

Je t'aime.

 

Seulement ce que tu veux,

Ma belle Margareta,

C'est mon profond désir

De le faire aussitôt.

Crois-le, ma chère,

Sous ton obéissance,

Margareta, sur ma foi,

Jours et nuits 

Je m'y soumets.

Où j'irai, je serai

Seulement tien

En toute fidélité !

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Por una caza chica  

(chanson séfarade interprêtée par Esther Lamandier 

sur son cd "Romances" paru au label Alienor)

Dans une petite maison, un jour vis une jeune fille,

à la fleur des ans.  Mon amour lui déclarai.

 

J'allai au devant d'elle, comme l'étoile était belle,

brûlai comme une torche, sans pitié de sa part.

 

Oiseau de toute beauté au visage de clarté,

viens donc à mon côté, ta voix écouterai.

 

L'oiseau de s'approcher, l'oiseau à mon côté. 

Deux minutes passées, l'oiseau s'est envolé.

 

L'oiseau de s'envoler et mon coeur de pleurer, 

me laissant dans l'attente, sans pitié pour autant.

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esther-lamandier,

incontournable voix du répertoire médiéval

"Outre qu'il est extrêmement flatteur de se sentir appelé à consoler un être magnifié par la malédiction divine, il y a, dans cette préférence affirmée à la face du monde pour un être que le monde et Dieu même rejettent, une sorte de cachet d'héroïsme en même temps que l'affirmation d'un amour plus fort que les convenances sociales, que l'aspiration au bonheur terrestre, que l'attachement à la vie, que l'espérance même du salut éternel."

Max Milner

Le diable dans la littérature française

 

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 Sc. Huyot   illustration  pour  "quentin-durward" de walter-scott

"Je suis écartelée entre des volontés contraires.  Si je me résolvais à faire ce que je désire et redoute  - le revoir -  il y aurait crime, mais crime d'un instant.  Et ne serait-ce pas préférable à cette existence qui s'épuise en cruelles incertitudes d'où sont proscrits tout autant les plaisirs du péché que les joies pures de l'innocence.  Pourquoi renoncerais-je à le revoir quand toutes mes pensées sont tournées vers lui ?  Au reste, il se pourrait qu'il fût plus séduisant, plus fatalement beau dans mon imagination que sous mes regards.  oui, je le verrai, j'arrêterai mes yeux sur lui, je constaterai combien il diffère de la figure de mes rêves.  et je me détournerai de lui."

 Charles-Robert maturin       Fatale vengeance

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Lasse  *

(complainte médiévale)

Hélas, pourquoi repoussai-je  celui qui m'a tant aimée ?
Longtemps à moi il a pensé et n'y a trouvé pitié.
Hélas, si très dur coeur ai ! Qu'en dirai
Egarée je fus, plus que cruelle quand le repoussai.

J'en ferai droit à son plaisir
S'il m'en daigne ouïr.

Certes, bien me dois clamer et épuisée et malheureuse
Quand s'il n'a pas d'amour, mais grande douceur et rosée
Tant doucement me pria et n’y a recouvré merci.

Egaré fuit quand ne l’aimais.

J'en ferai droit à son plaisir
S'il m'en daigne ouïr.

Chanson va sans délai à celui qui tant m’agrée,
Car Dieu je prie et demande qu'il vienne à moi sans retard.
En sa merci  je me mettrais toute, c’est vrai.
Puisse trouver celui qui m’agrée, que j’ai trop mal trahi.

 

J'en ferai droit à son plaisir
S'il m'en daigne ouïr.

 

*hélas, en "français médiéval"

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Entre moi et mon ami

(complainte médiévale)

Ensemble mon ami et moi,
En un bois près de Béthune,
Nous allâmes jouant mardi
Toute la nuit sous la lune
Si bien que le jour se leva
Et que l’alouette chanta
Disant : « Ami, allons-nous en ! »
Et il répondit doucement :

« Il n’est point encore jour,
Savoureuse au corps gentil,
Que m’assiste l’Amour ;
L’alouette nous a menti ! »

Alors il se rapprocha de moi
Et je ne fus pas rebelle.
Bien trois fois il m’embrassa.
Je le fis moi aussi plus d’une
Et cela ne m’ennuya pas.
Comme nous aurions voulu
Que cette nuit durât cent nuits
Et que plus jamais il n’eût à dire

 « Il n’est point encore jour ! »

 

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à suivre...

 

05/11/2011

SANG POUR SANG

SANG  POUR  SANG

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"Souvent le meurtre ensanglanta ses mains, 

souvent il se porta aux plus affreuses barbaries.  

Il ne se passa plus de jour qu'il ne pût se dire : J'ai fait bien du mal !"

Christian Heinrich Spiess      Le Petit Pierre

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"Jeanne, qui n'aimait que Rodolphe, qui ne trouvait de bonheur que dans ses bras, jetait souvent les regards de la compassion sur ces scènes d'horreur, soulageait souvent les souffrances des malheureux et versait du baume sur leurs blessures.  Mais elle n'avait pas assez de courage pour donner des conseils salutaires à son bien-aimé et pour le ramener dans le bon chemin.  Lorsque après plusieurs jours d'absence, Rodolphe rentrait chez lui, quelques fois tout souillé de sang, il n'avait qu'à lui adresser un regard tendre, lui faire une simple caresse, pour étouffer tout sujet de mécontentement dans le coeur de son amante." 

Christian Heinrich Spiess                 Le Petit Pierre

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"Qu'il meure et que son sang retombe sur toi !  Il y a là-haut un Etre qui protège l'innocent : c'est lui que j'appelle du fond de l'abîme ; c'est à lui que je m'abandonne."

Christian Heinrich Spiess        Le Petit Pierre

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"Tout crime exige sa punition, tout péché sa pénitence.  Fais ton examen, tu verras qu'il est utile pour toi, qu'il est indispensable  de t'imposer un châtiment volontaire.  Le sang, le sang de l'innocence crie vengeance sur toi, il demande expiation !  Le crime souille ta conscience, il faut qu'elle soit purifiée."

Christian Heinrich Spiess         Le Petit Pierre

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"-  As-tu été près de mourir ?

-  Oui, très près...  à cause d'un cruel amour, d'un bien étrange amour qui aurait voulu m'ôter la vie.  L'amour exige des sacrifices, et il n'est pas de sacrifice sans effusion de sang..."

sheridan-le-fanu     carmilla

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"Ma chérie, ton petit coeur est blessé.  ne me juge pas cruelle parce que j'obéis à l'irrésistible loi qui fait ma force et ma faiblesse.  Si ton coeur adorable est blessé, mon coeur farouche saigne en même temps que lui.  Dans le ravissement de mon humiliation sans bornes, je vis de ta vie ardente, et tu mourras, oui, tu mourras avec délices, pour te fondre en la mienne.  Je n'y puis rien : de même que je vais vers toi, de même, à ton tour, tu iras vers d'autres, et tu apprendras l'extase de cette cruauté qui est pourtant de l'amour." 

Sheridan Le Fanu      Carmilla

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étreinte         encre de chine de l'auteur, Dominique Mertens

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isabelle-adjani dans le film "la-reine-margot"

"C'est alors que mon attention fut attirée par un détail singulier du plancher.

- Est-ce que ces mouillures sont dues à l'humidité ?

(Michelo garda le silence)  Voyez ces longues taches brunes qui s'étendent presque jusqu'à la porte.

- C'est du sang, me dit le vieillard en frissonnant.

- Du sang !  C'est impossible !  La moitié de la pièce en est couverte.  Pour un tel résultat, il aurait fallu non pas un assassinat mais un véritable massacre.

- C'est du sang, insista Michelo, qui se leva et me suivit d'une démarche hésitante tandis que j'examinais les traces.  C'est ici qu'il a coulé : il a dû jaillir avec force pour éclabousser ainsi le mur.  Les traces finissent un peu avant la porte.

Je m'arrêtai.  des circonstances, des particularités, qui venant à ma connaissance en ordre dispersé n'avaient éveillé en moi que des soupçons ou des interrogations, firent irruption pour m'asséner la plus effroyable conviction.

- Un meurtre a été commis ici, Michelo, et vous qui savez de quel corps le sang s'est épanché, vous qui peut-être avez été témoin du crime, vous gardez un silence obstiné.  Oui, vous vous taisez, bien que peut-être vos étranges souffrances soient dues aux visites que vous rend la victime, bien que peut-êre celle-ci hante les parages, l'âme en peine, bien que peut-être son spectre ait été entrevu cette nuit même dans les passages qui conduisent à cette chambre !"

Charles-Robert Maturin     Fatale vengeance

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antoine-héraut     le-massacre-de-la-saint-barthélémy

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...rouge sang...

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12:26 Écrit par Dominique Mertens dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : charles-robert maturin, gothique, sang, occultisme |  Facebook |

03/11/2011

COMMUNIQUER AVEC LES MORTS

La Mort,

thème majeur du gothique

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désespoir        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

...

Et à propos de désespoir...

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Catherine Ribeiro,  

grande Dame du Fantastique

...

"Un jour... la Mort"

extrait d'une chanson essentielle 

(paroles et musique de Catherine Ribeiro+Alpes)

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 Un jour, la Mort,

Cette grande femme démoniaque,

M'invita dans sa fantastique demeure.

Depuis longtemps elle me guettait, m'épiait,

Usant de ses dons,

De ses charmes magiques,

Elle cambrait sa croupe féline,

Fermait à demi ses paupières lourdes de sommeil,

Au-delà desquelles brillaient deux yeux de guet-apens.

Le souffle court, les lèvres entrouvertes,

Elle murmurait :

"Viens chez moi, viens, viens encore !

Viens t'enrouler dans mon repos, repos, repos,

L'éternel repos..." 

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"Aimer la Vie autant que je l'ai haïe..."

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éros-et-thanatos        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Le Feu, symbole de la Vie, symbole de l'énergie sexuelle... 

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damnatio-et-condamnatio        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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un groupe incontournable de la musique gothique...

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marquise-ermia et dame-pandora,

deux gentes Dames d'une musique vitale

telle que nous l'offre le fantastique groupe gothique

dark-sanctuary

un groupe français à découvrir !!!

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artesia, un groupe gothique français  fascinant...!

La mélancolie, cet état d'âme infiniment précieux

qui traverse les Temps immémoriaux..

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Arabella chantant une complainte du Klagebüchlein de Hartmann von Aue

       encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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Hartmann von Aue

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Ywein      complainte de Hartmann von Aue

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Arabella  r.i.p.        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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albrecht-altdorfer        le-sSacrifice-d-abraham

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Torhild gisant sur son tombeau        encre de Chine de l'auteur, 

Dominique Mertens

...

"E s p r i t,  e s - t u   l à  ???"

C O M M U N I Q U E R     A V E C     L E S     M O R T S   ?

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RECEVOIR DES MESSAGES DE  L'AU-DELA ?

... --- ...

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... --- ...

C'est d'abord notre respect

qu'implorent de nous les morts...

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Le Sacrilège        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

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"Il tenait toujours ma main ; je l'entraînai, en courant à travers les herbes et les pierres, jusqu'au pied du tombeau.  Mais l'étonnement dont nous avions été saisies en l'apercevant, ne fut pas comparable au sien, lorsqu'il vit quelle était l'entrée de notre demeure.  le temps ne nous permettait pas d'explications ; il nous aida à entrer, et nous suivit ; après avoir remis la barre, nous laissâmes ma soeur, pour observer, au travers de la porte, l'approche de ceux que nous avions entendus, et je conduisis notre hôte dans la grande salle du Souterrain.  

sophia-lee        le-souterrain

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De Profundis        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens

"La mort est un dialogue entre 

L'esprit et la cendre.

"Dissous-toi ", dit la mort.

L'esprit : "Madame,

j'ai une autre espérance "

La mort hésite, reprend sa plaidoirie.

L'esprit lui tourne le dos,

Ne laissant pour témoin

Qu'un manteau d'argile."

emily-dickinson

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 "A cette  même heure, heure de minuit, était réunie en quelque antre souterrain une assemblée d'êtres dont l'aspect était en parfaite et monstrueuse harmonie avec le lieu.  D'ù venaient-ils 8  à quel mystérieux appel avaient-ils répondu ?  rien ne le laissait entrevoir.  Beaucoup arboraient ces protubérances, gibbosités, difformités, dont les cauchemars et les terreurs nocturnes sont prodigues.  D'autres, non moins nombreux, étaient drapés dans une sorte de brume qui dissimulait à demi ces figures hideuses que seules les ténèbres peuvent engendrer. Tous étaient silencieux et affairés, mais à quoi s'occupaient-ils ?"

Charles-robert Maturin      Fatale vengeance

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fritz-lang       image du film "docteur-mabuse-le-joueur"

"Il voyait le château plein de fantômes et de revenants.  S'ils en rencontraient un seulement, le moindre risque qu'ils couraient tous deux, était d'en être étranglés.  Il était inutile de vouloir communiquer avec les gens de l'autre monde et il n'y avait que des coups à y gagner."

anne-radcliffe       julia,- ou_les_souterrains_du_château_de-mazzini 

(a_sicilian_romance)

 

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"Man soll die Toten ruhen lassen...

... Man soll Sie aber auch nicht vergessen !" 

 ("On doit laisser les morts en paix...

... Mais on doit cependant aussi ne pas les oublier !")

(extrait du film  muet "der Turm des Schweigens",  "La Tour du silence", de Johannes Guter, 1925)

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  appareil servant à communiquer avec les esprits dans le jeu vidéo Nécronomicon

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01/11/2011

AUX SOURCES DU GOTHIQUE

Ann RADCLIFFE

aux sources du gothique

Ann WARD naquit à londres en 1764 dans une famille de commerçants estimés.  Elle y reçut une éducation anglicane stricte.  Toute jeune encore, elle aurait connu l'écrivaine Sophia Lee, auteure du roman pré-gothique "Le Souterrain, ou Mathilde", (1785) laquelle dirigeait une école pour jeunes filles de bonnes familles, et sa soeur, Harriet Lee, elle aussi écrivaine.  Ce serait ce roman dont tout le monde parlait alors, qui l'aurait influencée dans l'écriture de ses trois principaux romans que sont La Romance de la forêt, (1791) Les Mystères d'Udolphe, (1794) et L'Italien, ou le Confessionnal des Pénitents Noirs. 1797)

C'est dans le respect de la tradition bourgeoise et conservatrice que grandit Ann.  A l'âge de 23 ans, elle épousa William Radcliffe, un juriste propriétaire de la gazette The English Chronicle.  Ensemble, ils voyagèrent en Allemagne où ils sillonnèrent la vallée du Rhin, admirant au passage les anciennes forteresses qui émaillent son cours.

Restée sans enfants, Ann consacra son temps libre à l'écriture de ses cinq romans, de 1789 à 1797, après quoi elle mit un terme définitif à sa carrière littéraire.  A l'époque où elle les écrivit, Horace Walpole connaissait la célébrité pour son roman Le Château d'Otrante, (1764) et la vogue du gothique était en plein essor. Hélas, d'insistantes rumeurs ne tardèrent pas à circuler au sujet de l'état mental de la romancière, rumeurs qui finirent par provoquer l'exaspération de son mari au point pour celui-ci de se voir dans l'obligation d'exhiber un certificat médical attestant du parfait équilibre mental de son épouse.  

Ann Radcliffe décédera en 1823 à l'âge de 59 ans.  Son succès littéraire fut tel qu'il suscita un engouement sans précédent, engouement qui se traduisit par un florilège d'imitations souvent plus insignifiantes les unes que les autres.  

...

Reportons-nous à présent à l'érudite approche du roman Les Mystères d'Udolphe, telle que nous la livre Maurice Lévy dans sa préface du dit roman, non sans rappeler au préalable que ce dernier en a revu et corrigé la traduction originellement établie par la comtesse Louise Marie Victorine de Chastenay de Lanty en 1797.

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Hans Burgmaier        Amants surpris par la mort

"Il faut retenir de ces premiers romans l'essentiel de ce qu'ils ont en commun : une intrigue plus complexe à mesure que l'art de la romancière se confirme, mais toujours centrée sur des aventures qui ne font sens que lorsqu'elles sont vécues dans le cadre d'architectures médiévales : des châteaux ou des abbayes sui, en Ecosse, en Sicile ou en France sont un même décor et illustrent un symptomatique rêve labyrinthique.  Poursuites effénées, rencontres terrifiantes, découvertes macabres et autres aventures au sens propre déroutantes disent la perte d'une difficile orientation dans des sites nocturnes, toujours tragiquement traversés."

...

"L'espace narratif a toujours des murailles pour limites, comme pour enfermer ensemble héroïne et lecteur dans un univers où n'ont plus cours les codes de la vie ordinaire."

...

"Toutes les héroïnes d'ann Radcliffe font à un moment ou un autre l'expérience de l'angoisse du seuil : Emilie n'échappe pas à la règle.  Quand elle franchit le portail de la forteresse, son coeur se serre et lui viennent à l'esprit des pensées de longues souffrances et de meurtres.  Pressentiment qui se vérifie sans tarder : il y a dans une salle d'Udolphe un fauteuil de fer fixé au sol, dont les pieds et les bras sont garnis de barres et de chaînes, et au-dessus duquel pend un effrayant collier d'acier.  A toutes fins utiles et pour qu'on ne croie pas que ces instruments sont purement décoratifs, un corps ensanglanté gît dans un recoin de la pièce.  Les souffrances infligées par Montoni à sa femme, sa séquestration dans une tour du château et sa mort sont une autre preuve, s'il en était besoin, des tourments associés à l'image du château.  tout se passe comme si l'effrayante demeure était la matérialisation dans l'espace de la volonté de puissance de son infâme propriétaire... et bien sûr pèse sur des centaines de pages l'horreur incertaine de la scène initiale (ou faut-il dire primitive ?) tue par la romancière, orientant l'imaginaire vers d'innombrables supplices : qu'a bien pu voir Emilie derrière le sinistre voile noir ?  Udolphe, aperçu de l'extérieur, paraît suspendu entre deux abîmes : ses remparts prolongent la paroi abrupte du roc et ses tours donnent sur le vide qui s'ouvre à son pied. La verticalité du château continue celle de la montagne.  Des dangers analogues y guettent l'explorateur, liés à la nature du site : danger du vertige, crainte de la chute.  Chute physique et déchéance morale : l'une est souvent dans l'écriture gothique une représentation figurée de l'autre."

...

"Lourde d'un sens pudiquement tu est cette porte sans verrou intérieur qui donne sur les noirs abysses du château, sur l'en dessous des choses, du monde et de la ceinture.  Lieu de tous les dangers, c'est une chambre à coucher, où l'intimité risque à chaque instant l'outrage."

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Charles-marie Bouton        Moine en prières dans une église gothique en ruines

"Il y a beaucoup de non-dit dans le discours d'Ann radcliffe, des opacités, une violence le plus souvent contenue mais qui parfois éclate en descriptions sanglantes, en corps mutilés, en duels meurtriers, en séquestrations et tortures.  Troubles, textuellement parlant, sont les imaginations d'une romancière réputée pour sa pudibonderie : le texte est plein d'appétits inassouvis.  Il s'écrit simultanément sur deux faces : à l'endroit, il y a beaucoup de dignité, de decorum, de décence et d'honnêtes sentiments : rien que de très avouable.  Un côté vertu, dont on pourrait même dire que la romancière l'exhibe avec quelque ostentation.  A l'envers, il y a du désir.  Il y aurait certes quelque ridicule à faire d'Ann Radcliffe une émule ou une rivale du marquis embastillé  -elle qui, lorsqu'elle prévoit une intrusion masculine dans la chambre de son héroïne, la fait providentiellement aller au lit toute habillée... Mais il y a aussi en elle des zones d'ombre, du ténébreux, des choses tues ou qu'il faut lire entre les lignes : de l'inter-dit.  Le XVIIIè siècle voulait que le gothique empruntât à la forêt sa pénombre, en même temps que l'ogive de ses voûtes naturelles et la verticalité de ses troncs."

...

"Métaphorique obscurité : le château cache aussi bien les desseins du maître des lieux.  On ne sait jamais très exactement ce qui se passe à Udolphe : décisions floues et contradictoires concernant Emilie, allées et venues de soldats à figure patibulaire, arrivée de femmes dont le comportement dit avec une tacite véhémence la profession.  Mais que veut donc Montoni ?  Qu'attend-il exactement de celle qui est, depuis qu'il a épousé sa tante, sous sa tutelle légale ?"

...

"En fait, le seigneur d'Udolphe se comporte plus en geôlier jaloux qu'en tuteur légal.  Ou plus exactement, il se dresse, au seuil de son redoutable repaire, tel l'un de ces pères des origines écartant, l'arme à la main, la horde primitive des fils conquérants."

...

"On a souvent désigné le mystère de la chambre close imaginé par Ann Radcliffe comme étant à l'origine de maintes situations analogues du roman policier contemporain : mais a-t-on suffisamment fait remarquer que ces lieux clos sont surtout des appartements interdits ?  Mieux : des chambres à coucher qui ont un passé et une histoire, avec un lit pour principal mobilier ?"

...

"Les déambulations nocturnes de la jeune fille à la recherche de sa tante (image d'une mère de substitution, si peu digne que Mme Montoni soit de l'être) dans les entrailles d'Udolphe peuvent s'interpréter classiquement comme l'exploration du corps maternel, en quête d'une problématique origine.  N'est-il pas significatif que les demeures dont Emilie ne se lasse pas de parcourir nuitamment les couloirs et les appartements, soient toutes deux encore très fortement habitées, hantées par le souvenir des femmes à qui elles ont jadis appartenu ?"

...

"Le message est clair : toute tentative d'affranchissement ou d'émancipation conduit au crime, à la folie et au désespoir."

...

"Mais la romancière ne se contente pas de donner de ses toiles favorites des reproductions sans relief ou des chromos de mauvais goût : son art se situe bien plus haut.  Tout se passe comme si les scènes qu'elle transpose, loin d'être passivement incorporées à l'intrigue, agissaient sur le discours narratif, l'activaient, et d'une certaine manière, l'orientaient.  Les images, devenues texte, colorent et contrôlent l'écriture.  Chaque nouvelle vignette crée l'événement, impose au récit un nouveau régime.  A mesure que l'intrigue se noue et se développe, le texte se plie aux exigences de nouvelles images qui se pressent, s'enchaînent ou se superposent."

...

"Le gothique, de par sa nature, exclut la lumière."

...

"Tout l'art d'Ann Radcliffe tient dans cette écriture nocturne et dissimulatrice, qu'éclairent seules de l'intérieur, des compositions picturales qui sont des pauses, des intervalles, de brefs instants de répit."

Maurice Lévy

(extraits de la préface des Mystères d'Udolphe, éditions Gallimard)

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Les Mystères d'Udolphe

roman gothique de Ann Radcliffe

 

Quelle oeuvre colossale !  Pensez donc : en édition de poche, (Gallimard, collection Folio classique) ce roman ne totalise pas moins de 800 pages d'une rare densité !  Pour une oeuvre qui fut écrite en 1794, cela représente quand même un certain exploit compte tenu de l'indéniable qualité littéraire de celle-ci.  Ann Radcliffe s'y montre sous le jour d'une écrivaine scrupuleuse, soucieuse de vraisemblance, minutieuse dans ses descriptions, fidèle dans l'étude psychologique de ses personnages, sensible, novatrice et, ce qui ne gâte rien, passionnante à lire, même si son écriture élégante date évidemment d'un autre âge et peut donc nous  sembler parfois quelque peu désuète.

Féréol de bonnemaison  Jeune femme surprise par un orage (détail)  couverture de l'édition Gallimard des Mystères d'Udolphe.jpg

Féréol de Bonnemaison     jeune femme surprise par un orage

En guiser d'introduction à ce grand roman gothique, voici un échantillon typique du style de son auteur. Vous remarquerez au passage l'usage particulier qu'elle fait de la ponctuation...

"Sa femme était retirée dans son appartement ; la langueur et l'abattement qui l'avaient accablée, et que l'arrivée des étrangers avait comme suspendue, la saisirent de nouveau, mais avec des symptômes plus fâcheux.  Le lendemain, la fièvre se déclara ; le médecin y reconnut les mêmes caractères qu'à celle dont Saint-Aubert venait d'échapper ; elle en avait reçu le poison en soignant son époux ; sa complexion trop faible n'avait pu y résister ; le mal s'était répandu dans ses veines, et l'avait jetée dans la langueur."

...

Dès le début du roman  -dont le déroulement s'avère extrêmement lent- nos esprits cartésiens sont quelque peu étonnés par la caractérisation souvent fantaisiste des paysages que traversent les héros : la Garonne y sert de liaison expresse entre la Guyenne et le Languedoc-Roussillon, la notion des distances semblant réduite à son minimum pour les besoins de l'action.  Qu'il suffise de se reporter à la description du Voyage en Espagne de Théophile Gautier pour se représenter les incroyables difficultés que comportait ce genre d'entreprise...

Mais poursuivons nos observations au fil du récit qui s'ouvre sous nos yeux : Ann Radcliffe ne craint pas de s'engager au devant de sa propre part de ténèbres, fascinée qu'elle est sans doute par l'insondable mystère du masochisme féminin.  Dans sa quête, elle apportera sa sensibilité et ses hautes exigences morales, qualités qu'elle ne manquera pas de répandre dans toute son oeuvre comme un parfum quelque peu entêtant. En voici un témoignage tout à fait exemplaire :

"Le monde, disait-il en suivant sa pensée, le monde ridiculise une passion qu'il connaît à peine ; ses mouvements, ses intérêts distraient l'esprit, dépravent les goûts, corrompent le coeur ; et l'amour ne peut exister dans un coeur quand il n'a plus la douce dignité de l'innocence.  La vertu et le goût sont presque la même chose ; la vertu, c'est le goût mis en action, et les plus délicates affections de deux coeurs forment ensemble le véritable amour.  Comment pourrait-on chercher l'amour au sein des grandes villes ?  La frivolité, l'intérêt, la dissipation, la fausseté y remplacent continuellement la simplicité, la tendresse et la franchise."

...

"Ma soeur, ajouta-t-elle gravement ; et prenant de sa main froide et humide une des mains d'Emilie, que cet attouchement fit frémir : ma soeur, prenez bien garde au premier mouvement des passions !  prenez garde au premier !  si l'on n'arrête leur course, elle est rapide ; leur force ne connaît aucun frein ; elles nous entraînent aveuglément ; elles nous mènent à des crimes que des années de prières et de pénitence n'effacent pas.  Tel est l'empire d'une passion !  Elle domine toutes les autres, elle s'empare de tous les chemins du coeur ; c'est une furie qui nous possède, et qui nous fait agir en furie, qui nous rend insensible à la pitié, à la conscience ; et quand son but est rempli, furie toujours plus impitoyable, elle nous livre, pour notre tourment, à tous ces sentiments qu'elle avait suspendus, qu'elle n'avait point étouffés, aux supplices de la compassion, du remords, du désespoir.  Nous nous éveillons comme dans un songe : un nouveau monde nous entoure, nous sommes étonnés, épouvantés, mais le forfait est commis.  les pouvoirs réunis du ciel et de la terre ne sauraient plus l'anéantir, les fantômes nous poursuivent.  Que sont les richesses, la grandeur, la santé même, auprès de l'inestimable avantage d'une conscience pure, auprès de la santé de l'âme ?  Que sont les chagrins de la pauvreté, du mépris, de la misère, près des angoisses d'une conscience affligée ?  Oh ! quel temps s'est écoulé depuis que j'ai perdu cette richesse de l'innocence !  je croyais avoir épuisé l'excès des maux, l'amour, la jalousie, le désespoir : ces peines étaient des jouissances, auprès des tourments de ma conscience.  J'ai goûté ce qu'on appelait les douceurs de la vengeance : mais qu'elles sont passagères !  Elles expirent avec leur objet.  Souvenez-vous-en, ma soeur : les passions sont le germe du vice aussi bien que de la vertu !  Tous deux en peuvent sortir, selon qu'on les gouverne.  Malheur à ceux qui n'ont jamais appris l'art si nécessaire de les régler."

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Singulier roman que celui-là, disséminant au fil des pages des principes moraux bien arrêtés, et considérant par ailleurs d'un oeil critique les choses de la religion :

"Qui donc a pu inventer les couvents ? se disait-elle.  Qui donc a pu le premier persuader à des humains de s'y rendre, et, prenant la religion pour prétexte, les éloigner de tous les objets qui l'inspirent ?  L'hommage d'un coeur reconnaissant est celui que Dieu nous demande ; et quand on voit sa gloire, n'est-on pas bien reconnaissant ?  je n'ai jamais senti tant de dévotion pendant les heures d'ennui que j'ai passées au couvent, que pendant le peu de minutes que j'ai passées ici : je regarde autour de moi, et j'adore Dieu du fond de mon coeur."

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Terminons ce  bref hommage à Ann Radcliffe par ces quelques mots de Joseph Méry écrits en 1840 :

"Chaque page semble tourner avec accompagnement de ferailles ; chaque ligne est sablée avec de la poudre de tombe ; chaque lettre est un oeil éteint qui regarde le lecteur.  un homme nerveux ne peut dormir dans une chambre habitée par ces quatre volumes sulfureux ; il est obligé de les exiler, dans l'intérêt de son sommeil."

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 La   Cloche   de   minuit  

(the midnight bell) 

                                           roman gothique (extraits)

                                                   de

                                          Francis LATHOM   

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 "A peine avait-il fait quelques pas, que le son  éloigné d’une cloche frappa son oreille.  Il regretta beaucoup d’avoir été obligé de partir plus tard qu’il ne l’avait projeté, mais toujours résolu de poursuivre son entreprise, il accéléra le pas.

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Albrecht Dürer     château de Trient (aquarelle)

 Arrivé sous les murs du château, et favorisé par la lumière de la lune, il en fit le tour en cherchant des yeux la poterne.  Un instant, il crut apercevoir une lumière dans une des croisées du second étage.  Il s’arrêta, mais la lumière n’ayant pas reparu, il passa outre, persuadé que son imagination l’avait trompé.

 Il arriva enfin à la poterne ; elle était fermée !  Il la poussa d’un bras vigoureux.  Elle céda  sous ses efforts.  Il entra, fit quelques pas, tendit l’oreille et regarda tout  autour de lui ; il n’entendit que le silence, et ne vit que les ténèbres.

Il retourna alors sur ses pas, et franchit à nouveau la porte.  Là, ayant allumé sa lanterne qu’il a soin de tenir de manière à pouvoir la cacher promptement sous son large manteau, il rentra dans le château, et ferma sur lui la porte, juste comme il l’avait trouvée. 

 Il s’avança le long d’un passage voûté à l’extrémité duquel, en tournant à gauche, il trouva une porte ; il la franchit, et entra dans la grande cour du château.  Il fit encore quelques pas, puis leva sa lanterne afin de mieux voir les objets qui l’environnaient.  Tout autour de la cour, il aperçut de nombreuses colonnes de marbre, et à l’extrémité, une grande porte de fer.  En face se trouvaient quelques marches  bordées d’une rampe aux côtés de laquelle il y avait deux portes hautes et étroites.  C’est par l’une de ces portes que le comte était entré dans la cour.

 Il monta les marches.  Une longue galerie s’étendait sur la droite et sur la gauche.   Levant à nouveau sa lanterne, il porta d’abord son regard vers l’extrémité de la galerie, à droite.  Il aperçut des portes de chacun des côtés.  Cette galerie se terminait par un mur blanc.  Il obliqua à gauche.  Cette seconde galerie était plus étendue que la première.  Pendant qu’il l’examinait, il crut voir passer rapidement une silhouette cernée d’ombre.

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Il avança lentement.  Au bout de la galerie de droite se trouvait un corridor  qui conduisait en descendant à une autre galerie fort semblable à celle qu’il venait de quitter.  Au fond de cette galerie, il découvrit soudain une porte entrouverte.  Cachant sa lanterne, il regarda au travers de cette porte.  Tout était enténébré.  Il tira sa lanterne de dessous son manteau, et entra dans une chambre magnifiquement meublée.  Rien n’indiquait qu’elle eût été récemment habitée.  Ne trouvant pas d’autre issue, il retourna dans la galerie.  Le bruit d’une porte à peu de distance attira son attention.  Il ne put pas déterminer de façon précise de quelle partie du château provenait le bruit, mais il conjectura qu’il était parti de la galerie située à droite des escaliers qui l’avaient conduit de la cour au château.  Il suivit le son.  Cette galerie se terminait elle aussi par quelques escaliers donnant sur un corridor de même longueur.

 Après avoir réfléchi un instant sur la marche à suivre, il descendit les escaliers.  Au bas de ceux-ci se trouvait une porte, comme de l’autre côté.  Il remit sa lanterne sous son manteau, et il se disposait déjà à tenter de forcer la porte, quand il entendit un long gémissement qui lui parut poussé par une personne proche de lui.  Il tourna la tête, mais n’aperçut rien.  Il commençait à croire que ses sens l’avaient trompé, et il était sur le point de poser la main sur la porte, quand il en fut empêché par un cri étouffé en provenance de l’appartement auquel menait cette porte.  Il écouta.  Par deux fois encore le même bruit se fit entendre.  Il ne douta plus qu’il ne vint de l’appartement fermé par la porte devant laquelle il se trouvait.  Le silence se fit à nouveau.  Pour la troisième fois, il se disposait à entrer quand plusieurs voix parlant ensemble et d’un ton suppliant, se firent entendre.  Son étonnement fut à son comble.  Tout à coup, les voix se modifièrent et entonnèrent un chant solennel.  Le comte reconnut un chant religieux.  Toujours inébranlable dans son dessein, il cacha à nouveau sa lanterne, ouvrit la porte, et entra.

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En face de la porte par laquelle il était entré, il y avait une autre porte, plus petite, et voûtée, d’où s’échappait une faible lumière.  En regardant autour de lui, il remarqua qu’il se trouvait dans une petite sacristie située juste derrière l’autel d’une chapelle à laquelle aboutissait la porte voûtée.  Il marcha avec précaution vers un endroit à partir duquel il put découvrir tout l’intérieur de la chapelle.  A faible distance des marches de l’autel, une figure pâle et décharnée était agenouillée auprès d’un cercueil, une croix dans la main gauche, et une discipline dans la main droite.

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Albrecht Dürer      le pénitent 

Trois moines étaient agenouillés de l’autre côté du cercueil.  C’étaient leurs voix qu’avait entendues le comte.  Ils poursuivaient leur chant.  Lorsqu’ils en eurent fini, tout trois se signèrent du signe de la croix, et commencèrent une prière dans laquelle 

ils  imploraient la miséricorde divine en faveur du pénitent.  En même temps, la figure dont l’ample vêtement noir ne permettait pas de distinguer le sexe, se leva et se fustigea les épaules avec la discipline qu’elle tenait dans la main droite.  La douleur lui arracha bientôt de sourds gémissements, comme ceux que le comte avait entendus.  Bientôt les moines firent une autre prière à laquelle se joignit le pénitent.  Après cela, ils quittèrent ensemble la chapelle par la porte faisant face à l’autel.  L’un des moines portait une lampe qui, durant leurs dévotions, était placée sur le cercueil devant lequel ils s’étaient agenouillés. 

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Francisco Zurbaran    Saint Sérapion (détail)

 A la vue de cette scène, la ferme résolution du comte Byroff de débrouiller enfin le mystère qui enveloppait ce château, s’était évanouie.  La psalmodie résolument religieuse des moines, la douleur de la personne pour le salut de laquelle ceux-ci imploraient le ciel, ne l’autorisèrent pas à troubler l’impressionnante et terrible cérémonie, et quand celle-ci fut terminée, il sentit une répugnance insurmontable à se présenter devant des hommes qui auraient le droit de lui reprocher son intrusion furtive dans le château, et qui refuseraient probablement ses excuses. 

 Il perdit quelques instants à réfléchir sur le parti à prendre. Il entendit des pas dans la galerie, mais le bruit expira sur le  champs. Il ne douta pas, d’après ce que Jacques lui avait dit, que ce bruit ne fût fait par les moines en se retirant.  Le bruit d’une porte qui retentit dans tout le château le confirma dans son opinion.

 

Il se détermina à entrer dans la chapelle, et chercha à découvrir ce qu’était devenue l’apparition qu’il avait entrevue, car il croyait fermement, sans trop cependant savoir pourquoi, que celle-ci n’avait pas quitté le château.  Il ne doutait plus que cette personne ne fût, ou le comte Frédéric, ou la comtesse Anna.  Naturellement, il inclinait à croire que c’était le premier.  Cependant, les propos d’Alphonse semblaient indiquer que c’était cette dernière. 

Arrivé au fond de la chapelle, il trouva que la porte par laquelle étaient passés les moines, était fermée.  Il voulut l’ouvrir, mais elle résista à ses efforts.  A ce moment-là, une lumière frappa ses yeux.  Il cacha aussitôt sa lanterne.  La lumière s’avança, et lui permit d’apercevoir une autre porte de fer, laquelle menait à un long et étroit passage à l’extrémité duquel parut presque simultanément, portant une lampe, la silhouette qu’il avait vue dans la chapelle.  Elle ouvrit une porte en face de celle où était le comte, et la referma sur elle.  L’obscurité revint. 

Il reprit sa lanterne à la main, mais la porte par laquelle la personne était entrée, était trop éloignée  pour qu’il put en discerner  les traits à la faible lueur que procurait sa lanterne.  Il résolut néanmoins de la poursuivre, et s’il parvenait jamais à la rattraper, de s’adresser à elle. 

Après avoir traversé successivement plusieurs passages, une suite d’appartements le conduisit à une chambre et à un petit cabinet attenant.  Au fond de ce cabinet, il aperçut un escalier dérobé du pied duquel  partait la galerie à l’extrémité de laquelle s’ouvrait la porte de la chapelle.  Il se précipita de ce côté dans l’espoir d’y retrouver la porte par laquelle avait disparu l’obscure silhouette.  La muraille était de forme semi-circulaire.  Il en conclut qu’il se trouvait à présent dans une des tours qui enserrait les quatre coins du château ; mais toutes ses recherches ne purent lui faire découvrir la moindre porte en cet endroit du château.

Posant sa lanterne à même le sol, il passa et repassa la main sur toutes les parties de la muraille.  Finalement, il crut sentir une légère proéminence qui, au toucher, lui parut être un gond.  Il reprit sa lanterne afin de s’en assurer.  A son grand désespoir, il vit que la mèche de sa lampe était sur le point de se consumer.  Il se hâta donc de retourner à la galerie tant qu’il lui restait quelque lumière.  Il craignait, si elle venait à s’éteindre, qu’en cherchant son chemin dans l’obscurité, son absence ne se prolongeât jusqu’au moment où il fût impossible de la dissimuler à Lauretta dont le courage n’arriverait certes pas à surmonter cette nouvelle épreuve.  A pas précipités, il suivit le couloir qui l’avait mené à la chapelle, mais à peine arrivé dans la galerie, sa lampe expira. 

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Heureusement, le jour commençait à poindre.  Il descendit sans peine jusqu’à la cour.  Il se remémora bien le chemin qu’il avait suivi, et gagna la poterne.  Mais quelle fut sa surprise en la trouvant fermée !

Il se reprocha de n’être pas sorti du château avant les moines, d’autant plus qu’il savait par le récit de Jacques que ceux-ci fermaient la porte lorsqu’ils quittaient les lieux.  Il retourna dans la cour, et essaya d’ouvrir la grande porte.  Ses efforts furent vains ! 

« Mais comment, se disait-il à lui-même, Alphonse a-t-il pu sortir d’ici après le départ des moines ? »

Cette idée lui redonna espoir de trouver une autre issue.  Après de longues et pénibles recherches, force lui fut de renoncer.  Il s’inquiétait que Lauretta ne découvrît son absence et n’en soupçonnât le motif.

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 Après avoir passé ainsi deux heures en recherches stériles et en vaines lamentations, il crut entendre le bruit d’une clef tourner dans la serrure de la poterne.  Il s’arrêta pour mieux écouter et n’entendit plus rien.  Il s’imagina alors qu’il s’était trompé.  Néanmoins, il voulut s’assurer de la vérité, et courut à la porte.  Elle était ouverte !!!  Il tressaillit de joie et, franchissant le seuil de la poterne, il s’éloigna rapidement du château sans plus chercher à savoir par qui et pour quelle cause la porte avait été ouverte."

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à suivre...