28/02/2011

CHEVALIERS GOTHIQUES

Une brève incursion

dans la

chevalerie gothique

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Albrecht Dürer    Le chevalier et le diable (gravure)

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Hartman von Aue 

antiphonaire de Weingartner

 

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Hartman von Aue 

codex Manesse

 

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armes de la famille Frankenstein

 

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Albrecht Dürer   Saint-Georges à cheval  (gravure)

 

17:07 Écrit par Dominique Mertens dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/02/2011

ROMANS GOTHIQUES

Gothique, vraiment ?  Mais qu'est-ce au juste que le genre gothique ?  Un genre "indigne" ?

 

"Le gothique, c'est l'héroïne et le labyrinthe, Emilie déambulant nuitamment dans les opaques entrailles du château à la lueur incertaine d'une chandelle, tressaillant au moindre bruit suspect.  C'est le moine perfide et les cryptes noires, la Vertu menacée par la Lubricité, l'horreur physique des chairs décomposées où courent les vers de la corruption, et l'abomination d'une sexualité agressive, macabre et incestueuse.  C'est un décor piranésien, que la volonté de l'auteur parfois transmue en scènes qui doivent beaucoup à Salvator Rosa ou à Claude : des images qui toutes s'organisent autour de l'indispensable forteresse, de l'inévitable abbaye..."

 

"...le roman gothique anglais est gothique, en tant qu'il instaure une relation manifeste entre écriture et architecture."

 

"...toute histoire gothique se doit d'être la mise en fable d'une demeure."

 

"S'allonge aussi la liste des oeuvres où le gothique procède du masochisme féminin, et des pulsions conflictuelles qui, souvent, poussent l'héroïne à agir dans le sens de sa perte, ou de sa défaite.Ou encore, d'oeuvres où l'oppression n'est plus le fait de barons, de moines ou de bandits, mais tout simplement de l'homme qui a réduit la femme en esclavage..."

 

Ainsi s'exprime Maurice Lévy dans sa magistrale et incontournable étude intitulée "Le roman gothique anglais, 1764-1824", parue aux éditions Albin Michel dans la collection Bibliothèque de "L'Evolution de l'Humanité", format poche, en 1995.

 

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"Le gothique en tant qu'ombre de la culture occidentale..."

cette formulation percutante est de Maurice Lévy dans son livre

"Le roman gothique anglais, 1764-1824"

 livre qu'il peut être intéressant de mettre en relation avec les 2 références sociologiques(pour la hardiesse de leurs analyses)

que sont:

"Asphyxiante culture" de Jean Dubuffet (éd. Jean-Jacques Pauvert, 1968)    et

"La société du spectacle" de Guy Debord (éd. Champ Libre, 1971)

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Un ouvrage-clé de la littérature gothique :

 

Ernst-Theodor Hoffmann

Les Elixirs du Diable

Histoire posthume du capucin Médard

 

Alors qu'il travaillait à la première partie de cette oeuvre, Hoffmann en confia les traits essentiels à son éditeur :

"Oneiros, le dieu des rêves, m'a inspiré un roman qui jaillit de moi, paré des plus vives couleurs.  Le dessein en est fort ambitieux : il s'agit de montrer en pleine lumière, dans la vie bizarre et tortueuse d'un homme soumis dès sa naissance à l'action des forces célestes et infernales, les liens mystérieux de l'esprit humain avec tous les principes supérieurs qui, dissimulés dans la Nature, ne se manifestent que par des éclairs, brefs scintillements que nous appelons hasards" (24 mars 1814)

Voici ce qu'en dit, pour sa part, Marcel Schneider dans la préface de l'édition parue chez Stock (Nouveau Cabinet Cosmopolite) en 1987 :

"Tout est vrai dans Les Elixirs, mais d'une autre vérité, celle du fantasme, de l'angoisse psychique et du mythe.  Nés de la nuit, ces Elixirs sont des philtres funestes et funèbres, "Todestrank" d'amour et de mort comme le vin herbé de Tristan et Iseult.  Le roman de Hoffmann se déroule tel un songe tumultueux, un cauchemar presque.

"...Les Elixirs du Diable restent le grand livre de Hoffmann, car il y a combiné les deux thèmes qui le hantent, celui de la folie et celui de la puissance du mal.  Le premier ressortit à la connaissance de l'esprit et du corps, le second à la métaphysique et à la religion." 

"... Dès qu'il a avalé le breuvage diabolique, Médard (le héros du livre) se divise et, hanté par la vision de son double, il commet dans l'inconscience une suite de crimes, de sacrilèges et d'assassinats."

"...Ce n'est qu'après bien des épreuves et des tribulations, après un châtiment sincèrement accepté et dans la contrition parfaite, qu'il sera libéré de la présence immonde, exorcisé vraiment.  Ainsi peut-il, au soir de sa vie, faire figure de saint homme.  Le sujet des Elixirs, c'est la lutte contre la folie, contre les puissances du mal, contre le destin.  Pour chacun de nous existent un destin personnel où interviennent l'hérédité, les dons, la culture, et un destin commun qui nous dépasse, contre lequel nous ne pouvons rien, qui est le lot de l'humanité.  La rencontre de ces deux puissances qui nous gouvernent produit des instants décisifs, sortes d'étincelles qui déterminent notre existence : nous nommons ces instants hasards alors que ce sont en réalité les heurts des deux formes de la fatalité- fatalité intérieure et fatalité extérieure.  Le hasard n'existe pas.  Il suffit de connaître l'enchaînement des choses pour prévoir ce qui arrive.  Mais se mettre au-dessus du destin et être pareil à Dieu a toujours été le désir le plus lancinant, le plus insensé, le plus exorbitant de l'homme."

"...Ce que redoute le moine Médard, en plus de la damnation éternelle, c'est la dissociation de son moi et la chute dans la folie.  Perdre la raison a toujours été la hantise de Hoffmann.  A vivre constamment dans la dualité où nous contraignent les exigences du gagne-pain et les impératifs de la vie sociale, (Hoffmann avait fait carrière dans la Magistrature) et le moi se brouille avec lui-même, la personnalité se fissure, se fragmente, tombe en éclats et les caractères faiblement organisés se laissent aspirer par le vertige de la démence.  Ce qui a sauvé Hoffmann, c'est la croyance en sa vocation artistique et c'est aussi le noyau infrangible de son génie."(Hoffmann fut un musicien renommé)

"...Hoffmann a parié pour Dieu comme l'a fait Blaise Pascal.   (écrivain, mathématicien, physicien, moraliste, théologienet philosophe, auteur, entre autres, des "Pensées")    Seulement, pour arriver à ce but, il est obligé de faire alliance avec la folie... folie qui apparaît sur la Terre comme la véritable reine des esprits."

"...Le dérèglement de l'esprit, autant que celui des sens, nous livre à une servitude aussi morne que celle de la raison.  Il faut surmonter le jeu stérile des contraires et se libérer en unissant folie et raison. Nous profitons alors des intuitions géniales que procure la folie et de la liberté que seule assure la raison. On aura reconnu là la vertu salvatrice de la création artistique : l'art comme religion, l'art comme salut." 

 

Car, au cours de l'existence, les tentations sont nombreuses, et impérieuse se fait la nécessité de sortir vainqueur du combat qui nous est proposé.  Laissons Euphémie, une des héroïnes du roman, le soin de nous éclairer davantage :

"Avoue que j'ai su conquérir une rare domination morale sur tous les gens de mon entourage ; je crois, d'ailleurs, que c'est plus facile à la femme qu'à l'homme.  Et cela pour une raison bien simple. Outre le charme indiciblement irrésistible dont la nature a paré extérieurement la femme, en elle réside ce principe supérieur qui unit son charme et sa puissance morale, en fait un seul et même élément, grâce auquel elle peut imposer sa volonté.  C'est en sortant de soi-même qu'on peut contempler d'un autre point de vue son propre moi, qui apparaît alors comme un instrument cédant à la volonté supérieure qu'on a de poursuivre le but qu'on s'est assigné comme le plus haut dans la vie.  Et sais-tu quelque chose de plus élevé que d'imposer sa volonté, que de dominer la vie dans la vie, que de retenir arbitrairement, à son gré, comme sous le charme d'une force magique, tous ces phénomènes et ses joies multiples."

 

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 "Je t'aime bien, Médard,

mais tu ne m'as pas comprise,

mon amour est la mort !"

murmurait et chuchotait autour de moi la voix d'Aurélie, et ferme était ma résolution de confesser librement au juge l'histoire étonnante de mes crimes et puis de me donner la mort."

 

E.T.A.HOFFMANN

Les Elixirs du Diable

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 Un ouvrage-clé de la littérature gothique :

  Charles-Robert Maturin

 

Fatale vengeance

ou

La Famille de Montorio

 

Né en 1782, Charles Robert Maturin descendait d'une famille française de réfugiés protestants.  C'est au collège de la Trinité à Dublin, sa ville natale, qu'il se distingua par ses compositions dans le domaine des belles-lettres qui lui valurent plusieurs prix.  Sitôt qu'il le put, il épousa son amie d'enfance de laquelle il eut plusieurs enfants.  Mais il ne tarda pas à éprouver les privations les plus cruelles lorsque son père, perdit sa place de suppléant du curé desservant la paroisse de Dublin.  Sans fortune, Maturin accueillit des écoliers chez lui, et créa une sorte de pension. Cet établissement réussit, mais il eut l'imprudente générosité de répondre pour un ami qui prit la fuite et laissa à ses cautions le soin de payer ses dettes. Par suite de cette affaire, Maturin fut obligé de céder sa pension et se trouva sans autre ressource que sa plume.  Ce fut alors qu'il publia successivement La Famille Montorio, Le Jeune Irlandais, et Le Chef Milésien.  Il avait déjà composé Bertram lorsqu'il était instituteur.  Maturin se rendit à Londres, où Walter Scott était alors, et lui soumit son manuscrit.  Sur quoi, Walter Scott le recommanda à Lord Byron, qui jouissait d'un important crédit, et Bertram fut joué en 1816.  L'acteur Kean produisit un effet prodigieux dans le rôle principak, et la pièce, louée ou critiquée avec une égale chaleur, eut un succès comparable à celui du Pizarre de Shéridan.  

Sur la demande particulière de Kean, Maturin composa la tragédie de Manuel, qui ne répondit pas à l'attente générale.  Fredolpho n'eut pas un sort plus heureux.  Le roman de Pour ou Contre, Melmoth et Les Albigeois, ont prouvé que, malgré le succès de Bertram, un peu oublié aujourd'hui, malgré le poème de L'Univers  riche  de pensées graves et souvent sublimes, Maturin était plutôt destiné à être le rival de Godwin et de Mrs Rque poète et écrivain dramatique.  On trouve cependant dans ses sermons les élans d'une éloquence remarquable et la morale la plus sévère, exprimée dans le sens le plus noble et le plus éléguant, lorsque l'auteur consent à s'affanchir de ses irlandismes. "

"...Il existait un contraste singulier entre le style général de ses compositions  et ses goûts particuliers."

"...Comme Lewis, Maturin s'est évidemment inspiré des drames de Schiller et des romans de Mrs Radcliffe.  Les Mystères d'udolphe ont produit Melmoth, nouveau Faust, d'une conception infernale.

(extraits de la Revue d'Edimbourg)

Laissons maintenant à Maurice Lévy, le soin de nous en dire davantage sur l'auteur et son oeuvre :  

"il faut s'accommoder, comme on peut, du paradoxe : l'auteur des romans probablement les plus noirs du siècle fut aussi pasteur (protestant, donc) et dandy. "

"On ferait un volume des singularités de Maturin, lit-on dans la Revue des Deux Mondes. Beau danseur et romancier funèbre ; écrivant à traits de plume ses imaginations extraordinaires ; mourant de faim et fréquentant les bals ; homme du monde et homme de coulisses ; fat, fier, amoureux du quadrille, de la table de jeu et de la pêche."

"S'il parle tant du Diable, au point d'en faire le personnage principal de certains de ses romans, c'est parce qu'il le tira toute sa vie par la queue.  Pauvre, il le fut, comme on l'est quand il faut faire vivre une famille nombreuse sur un salaire de pasteur."

"Nommer M.Maturin, écrit Amédée Pichot en 1825, c'est évoquer toutes les apparitions de la littérature frénétique ; c'est s'entourer de sibylles, de démoniaques, de parricides, de bourreaux, de victimes, de juifs vivants parmi les squelettes de leurs enfants, de familles entières mourant de faim. M.Maturin semble chercher à prouver, par son style, qu'il écrit sous l'inspiration d'une démence à peu près continuelle."

L'ouvrage "Fatale vengeance" paru en 1807 sous le pseudonyme de Denis Jasper Murphy.  

"Le thème central est celui de l'usurpation... L'intrigue s'installe dans des espaces somnabulesques, où les personnages poursuivent avec un acharnement dément leurs extravagants desseins.  Annibal et Ippolito (deux héros du roman) ont franchi tous les seuils et les risques auxquels ils s'exposent, au cours de leurs frénétiques errances, sont bien plus graves que la mort."

"Drame de la jalousie, de l'ambition, du châtiment, du remord : Shakespaere est lointainement présent derrière chaque motif."

"L'intrigue de Montorio, on l'aura compris, n'est pas simple.  Maturin enténèbre comme à dessein son histoire, occultaant le sens, ne révélant qu'à demi et comme à regret son propos.  Mais les obscurités du texte, qui parfois font hésiter la lecture, ne relèvent pas d'une maladresse d'écriture.  Les mille et une péripétie auxquelles se trouvent mêlés les deux frères sont au contraire, dans leur extraordinaire richesse, habilement agencées : Annibal et ippolito passent par d'analogues épreuves, dans le cadre d'aventures parallèles qui se répondent d'un chapitre à l'autre.  L'apparent désordre dissimule en fait une structure alternée, qui conduit très efficacement à l'ultime révélation du but poursuivi par leur commun tourmenteur.

"L'unité du récit procède d'Orazio, qui dicte à ses victimes les régles d'un jeu sanglant et veille avec une satanique vigilance à ce qu'elles soient jusqu'au bout tenues."

"Ce qui compte, c'est la violence des forces oniriques qu'il  (l'auteur) libère, c'est la véhémence  du discours, c'est l'impétueuse éloquence, c'est la fièvre qui préside à l'invention des scènes même les plus conformes aux modèles qu'il copie." (ceux de la tradition du genre gothique)

"Ce qui reste en mémoire, c'est l'intensité maléfique de la scène, et la formidable fascination qui s'exerce sur l'esprit du lecteur.  Par delà le bric-à-brac des procédés importés d'Outre-Rhin, se dessinent les dantesques perspectives d'un lieu d'où est banni l'espoir, grouillant d'esprits impurs et où trône le Maître des Ténèbres, qui n'a ni forme, ni substance.  Maturin, en pareilles circonstances, n'est plus romancier mais pasteur : l'éloquence de la chaire vient sublimer l'intrigue et fait oublier l'artifice.  Ippolito n'est plus la victime d'illusions magiques, mais un aventurier de l'esprit qui explore dangereusement les voies d'une fragile liberté.  Orazio lui-même, à mesure qu'il donne forme par le verbe à son fabuleux rêve de vengeance, prend une stature mythique, titanesque.

"Ce que je suis !  qui saurait le dire ?  Parfois je l'ignore moi-même.  Pourtant je me comporte comme les autres hommes et j'accomplis les mêmes actes de la vie quotidienne.  Mais quand vient l'heure, quand la puissance est sur moi, je vais de région en région tel une ombre et seul je foule aux pieds les confins de l'être."

"...Cette totale solitude vécue aux marges de la vie est celle de tous les grands réprouvés de la terre, de ceux qui ont voulu, au risque de se perdre, déchirer le voile pour regarder en face leur destin.  Les mille et une invraissemblances du récit ne comptent pas, au regard de cette formidable construction verbale qui englobe toute l'intrigue, et nimbe le personnage central d'une incandescente lumière."

 

"Chez moi, dit Maturin, le temps en est toujours à son commencement, la souffrance toujours à venir."

"...De lui on pourrait dire comme Ippolito, qu'il se prit à haïr la vie, sans savoir comment mourir."

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Un ouvrage-clé de la littérature gothique :

 

Matthew Gregory Lewis

 

Le Moine

 

L'auteur de ce singulier roman est né en 1773 d'une famille anglaise riche, ce qui lui permit de fréquenter tôt les études de diplomatie à Westminster et  Oxford. Il eut le rare privilège pour l'époque de pouvoir voyager, étant tout jeune encore, à Paris et en Allemagne dont il ramena le goût pour le fantastique.  C'est à l'âge de vingt ans qu'il publia son premier roman, Le Moine.  Le succès en fut à ce point foudroyant que longtemps l'auteur fut assimilé à son personnage, ce qui lui valut d'être affublé du sobriquet "Monk Lewis".  Mais des démêlées avec la censure ne tardèrent pas à empoisonner la vie de l'auteur dont ce fut le seul roman fantastique à rencontrer le succès,  la suite de sa courte carrière littéraire étant vouée à des relations de voyages, pièces de théatre, essais... Lewis décèdera en 1818 au retour d'un voyage en mer, alors qu'il revenait d'une tournée d'inspection de ses domaines.

"Le Moine est resté aux premiers rangs de l'école satanique, grâce à la terreur grandiose de l'ensemble, à la peinture énergique des passions, et en particulier à la conception du rôle habilement gradué de Mathilde, ce démon séduisant dont la mission est de corrompre le prieur."  commente Léon de Wailly, son traducteur.

"Chez lewis, c'est différent, ajoute Hubert juin dans sa postface à l'édition publiée chez Marabout dans les années soixanteLe Moine -vous le constaterez- commence à la façon d'une idylle.  On jurerait du Rousseau.  Puis, le mouvement s'enclenche, (comme chez Rousseau, d'ailleurs)  monte d'un cran.  Alors, nous autres, les lecteurs, nous sommes soudainement livrés aux puissances démoniaques."

  "... Mathilde, c'est d'abord un moinillon.  Derrière cette robe, il y a la nudité de la Femme.  Derrière la Femme, il y a le démon.  Il y a Satan.  La tentation.  La vraie.  Celle du Christ au sommet de la montagne beaucoup plus que celle de saint Antoine au creux du désert.  André Breton avait dit de l'héroîne de Lewis, Mathilde, qu'elle était non pas un personnage mais une tentation continue.  Il est vrai que ce livre avait et a de quoi tenter les modernes.  Il faudrait écrire dessous : danger ! tentations !

Et les modernes aimant, lorsqu'ils sont vrais, l'odeur du roussi, ont fait du Moine l'un des maîtres livres de la bibliothèque idéale.  je n'en veux pour témoin que le dernier, sans doute, des poètes maudits.  Il se nommait antonin Artaud..."  (Hubert Juin, Apparition de l'épouvante, texte de la postface)

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 "Il  sème,  en  regardant,

du  soufre  dans  les  âmes" 

extrait des "Dialogues"

Abbé Mathurin Régnier

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Un ouvrage fondamental de la littérature gothique

 

charles Robert Maturin

 

Melmoth

l'homme errant

 

"ll y a dans Melmoth un damné plus effrayant que Satan lui-même ; une héroïne qu'un ermite mort marie, avec le fantôme d'un domestique assassiné pour témoin ; le lecteur vit parmi des sybilles et des monstres d'avarice, des maniaques et des inquisiteurs, des juifs apostats, des amants frappés du tonnerre ou se dévorant dans des caveaux plus affreux que la tour d'Ugolin.  Au milieu de cette fantasmagorie, on est forcé d'applaudir à des traits de la plus grande énergie et de la plus pathétique réalité ; malgré un déplorable système d'exagération dans le style, cet ouvrage contient des passages du plus grand effet dans le genre gracieux ou terrible.  Le sujet de Melmoth échappe à l'analyse ; il est du genre que Charles Nodier a spirituellement défini par la dénomination de genre frénétique. Le roman tel que le concevait Maturin est au roman moderne anglais ce que l'anomalie dramatique appelée mélodrame est au drame proprement dit.  Ce genre, plus populaire que relevé, produit un très grand effet, en excitant le sentiment de la crainte, soit par des dangers naturels, soit à l'aide de la superstition.  L'état de la société fait très bien comprendre l'accueil qu'elle accorde aux exagérations passionnées, à ce goût pervers en littérature, qui n'est acceptable toutefois qu'à la condition que les  plus romantiques conceptions soient écrites en style classique.  Les peuples vieillis ont quelque fois besoin d'être stimulés par des nouveautés violentes, il faut des commotions électriques à la paralysie, des horreurs telles que dans Melmoth les progrès de la séduction infernale par le désespoir, à la sensibilité blasée comme il faut des exécutions à la populace."

(extrait de la Revue d'Edimbourg)

"Qui est Melmoth ?  Qui est ce petit irlandais sans âge dont seul le regard est remarquable  : deux yeux flamboyants, vrillants, pétrifiants comme ceux de la Gorgone ?  Qu'il passe, à peine aperçu, dans la plus pure des histoires d'amour, et l'enfer même se déchaîne, le monde transformé devient géhenne...  L'ennemi imprime sa marque, indélébile, sur deux existences qui semblaient destinées au bonheur.  Soudain les amants vivent des heures atroces, les innocents se retrouvent parmi les fous, tout espoir banni, l'Inquisition dans ses plus cruels excès se fait l'auxiliaire des démons.  Soudain lynchages et bûchers remplacent  la tendresse et Melmoth triomphe..."

(extrait de la présentation de l'édition Marabout)

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Les structures profondes du roman gothique

Comment tenter de les définir ? 

Référons-nous à l'étude exhaustive  qu'a magistralement établie Maurice Lévy dans son ouvrage intitulé  

"Le roman gothique anglais, 1764-1824"

 

"L'entreprise est difficile, si l'on tient compte du fait que le roman gothique a duré près de soixante ans et relève de la mentalité du XVIIIè siècle autant que de l'esprit romantique.  Certes en plein milieu de cette époque, s'inscrit le phénomène central de la Révolution française.  Mais même en tenant compte de ses dimensions européennes, le bouleversement des structures sociales et politiques d'un pays suffit-il à rendre compte de l'éclosion, dans un pays voisin, d'un genre littéraire fondé sur la terreur ?  Le fantastique fut-il à cette époque, comme le voudrait Serge Hutin, une compensation imaginative, un exutoire à l'angoisse engendrée par la situation historique ?"

"...André Breton attribue le succès prodigieux que connut ce genre littéraire si décrié, si oublié aujourd'hui, à son adaptation parfaite à une situation historique déterminée : "Le principe du plaisir n'a jamais pris plus manifestement sa revanche sur le principe de réalité.  Les ruines n'apparaissent brusquement si chargées de significations que dans la mesure où elles expriment visuellement l'écroulement de la période féodale ; le fantôme inévitable qui les hante marque, avec une intensité particulière, l'appréhension du retour des puissances passées ; les souterrains figurent le cheminement lent, périlleux et obscur de l'individu humain vers le jour ; la nuit orageuse ne transpose que le bruit, à peine intermittent, du canon.  C'est sur ce fond houleux que choisissent d'apparaître des êtres de tentation pure, incarnant au plus haut degré la lutte entre, d'une part, l'instinct de mort qui est aussi, comme l'a démontré Freud, un instinct de conservation et, d'autre part, Eros qui exige, après toute hécatombe humaine, qu'il soit fait réparation éclatante à la vie." (citation d'André Breton)

..."N'est-il pas significatif que le premier roman gothique ait été écrit d'une main sceptique, à une époque où la société anglaise ne croyait plus aux fantômes ?"

..."Il est clair, écrit de son côté Louis Vax, que le développement de la littérature fantastique a coïncidé avec l'épanouissement de la croyance au merveilleux."  Elle est fille de l'incroyance.

..."Il fallait qu'entre l'auteur et son oeuvre, ou d'une manière plus générale, entre les habitudes mentales d'une société et ses productions littéraires, jouât un phénomène de distanciation, pour que la peur pût devenir une émotion esthétique.

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 "Il y a dans le fantastique, une part d'illusion voulue et de jeu librement consenti qui le place sous le signe du comme siLe fantastiqueur joue à  faire peur, et cette attitude n'st possible que dans un type de société parvenue à un stade d'évolution avancée dans le domaine de ses rapports avec le numineux. Ce n'est pas un hasard, croyons-nous, si le premier roman gothique a été écrit à une époque et surtout dans un pays où la religion avait été fortement rationalisée -et réformée."

"... Le sacré est mauvais conducteur du fantastique.  D'une certaine manière le fantastique est une compensation que l'homme se donne, au niveau de l'imaginaire, de ce qu'il a perdu au niveau de la foi."

"...Il est évident que l'action de tout roman gothique se déroule dans un paysage composé d'un certain nombre d'éléments qui sont autant d'images de la Mère."

"...par contre, la prédilection toute particulière que manifeste le héros gothique pour les lieux de sépulture, les caveaux et autres mansions of dead pourrait s'expliquer par une régression vers le stade foetal"

"Le plus souvent, toutefois, c'est le rêve labyrinthique qui figure la perte de l'orientation souterraine.  Quoi de plus déconcertant, en effet, que ces galeries ramifiées qui se croisent et se recroisent, débouchent sur des culs-de-sac, changent de niveau et où l'on revient toujours au même point ?"

"...Mais il y a plus terrible encore que ces cheminements désordonnés qui s'attachent au sentiment d'être perdu en soi-même : c'est l'impression de claustration que donne parfois le brusque rétrécissement des artères souterraines...."

"...La chute se produit parfois, terrible, irréversible.  Mais en même temps qu'elle creuse l'espace du rêve, elle crée l'abîme du mal et de la damnation.  S'enfoncer en soi-même, dit Georges Poulet, c'est prendre conscience de ce qu'il y a de fondamentalement mauvais en soi-même.  L'enfer est le point terminal dans cette descente que l'on fait d'un bout à l'autre à l'intérieur de soi."

"...Le rêveur est allé si profond qu'il ne peut remonter.  En ce sens, le thème Faustien est l'ultime approfondissement du rêve gothique.  Ici, le rêveur qui s'enferme dans son propre enfer est parvenu à l'étape ultime de ses déambulations oniriques, à l'endroit où il n'y a plus de route, où, au lieu du chemin, il n'y a plus qu'un lieu sans chemin.  C'est alors qu'il doit, selon Dante, ce magistral rêveur de spirales, abandonner tout espoir."

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