26/07/2010

La FORET FANTASTIQUE

Cette forêt fantastique au coeur de laquelle,

par un certain jour de l'hiver 1493,

se perdirent mes pas...

 

J'étais alors à mille lieues de soupçonner

que ce serait là le point de départ

de cette terrifiante odyssée

dont j'ai fait le récit

intitulé :

"Dans ses yeux je voyais ma mort"

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La Forêt de Lutzehardt

peinture originale de l'auteur, 2010

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étude (encre) préparatoire à La Forêt de Lutzelhardt

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étude (encre) préparatoire à La forêt de Lutzelhardt

Mais déjà les nuages s'annoncellent,

 et la forêt va incessamment changer de visage...

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La Nature  entière chante un hymne de louange à la Vie...

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Chercher à voir bien au-delà des apparences... 

Dans ce fouilli inextricable,

il me faut impérativement rechercher quelque bribe de sens...

Les quelques ébauches de mots que je parviens à grand peine à distinguer semblent être là pour m'y aider...

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Mais qu'y a-t-il donc qui se dissimule derrière tout cela ?100_1601.jpg

Quelle fantastique féerie de feuilles, de tiges, de rameaux et de branches! Tout s'épanouit et se déploie ici sous mes yeux émerveillés...

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Mais... !!!  Quelque chose ne vient-il pas de se produire...?  

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Contempler cette merveille de la création, cela suffit-il ?

Assurément non !

Chercher à décrypter le langage unique de la Nature, interprêter ses signes, et répondre à ses muettes invites...

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Les feuillages affolés sous la caresse du vent semblent vouloir me parler...

Mais qu'ont-ils donc à me révéler ?

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Dans cette clairière perdue au beau milieu de l'immensité de la forêt,je ressentis puissamment monter en moi l'appel à la Vie que me lançait la multitude des arbres qui, pourtant, m'apparaissaient comme tristement cloués  dans un sol,  immuable à jamais...

Indubitablement, leurs feuillages aux couleurs éclatantes m'embrasaient d'une ferveur nouvelle, comme s'ils tentaient de communiquer avec moi dans un même élan vers l'absolu...

"Tout est tellement éphémère, me dis-je, et pourtant se perpétue sans cesse comme une sorte d'irrésistible tension vers l'éternité..."

Mais dans quel dessein, tout cela...? 

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  Dans son ouvrage incontournable pour tout amateur de Fantastique, 

(L'Art Fantastique, réédité aux éditions Albin Michel en 1989) 

Marcel Brion évoque la forêt fantastique en ces termes:

"La selva oscura, pleine de dangers extérieurs, représente également la forêt intérieure à l'homme, le labyrinthe des passions et des vices, dans lequel il s'égare et dont il faut qu'il sorte pour atteindre la lumière.  car la lumière ne pénètre pas plus dans la forêt que dans le labyrinthe.  ...   La forêt est l'endroit où l'on se perd, matériellement, moralement.  La région qu'il faut traverser, selon les romans de chevalerie, pour atteindre le château.  Château et forêt s'opposent ainsi, l'un signifiant sécurité, ordre humain, protection ; le formel contre l'informe, l'immuable contre le perpétuel mouvant.  Le chevalier qui s'aventure dans la fprêt  -la forêt obscure des mystiques-  afin d'arriver au château  -les châteaux de l'âme, de sainte Thérèse-  est un nouveau Thésée : il affronte les minotaures et les dragons, qu'il tuera, afin que vices et passions bestiales ne fassent plus obstacle à la marche vers la lumière"

 

"Comme l'écrivait Mircea Eliade : Il y a là déjà un symbole de la mort : la forêt, la jungle, les ténèbres, symbolisent l'au-delà, les enfers.

La forêt est un monde inhumain, d'où l'homme est exclu, où il n'est admis qu'à regret.  Les êtres et les choses, les plantes et les animaux y confondent leurs formes, leurs couleurs, leurs propriétés.  C'est un monde irrationnel, où se rassemblent, féroces et tranquilles, les éléments hostiles, un monde autre, qui ne devient accueillant que dans les clairières, aux endroits où la cognée du bûcheron a ouvert un passage pour la lumière."

 

"Inchangée depuis les origines du monde, dressant dans un colossal pullulement la foule des jeunes arbres sur les débris des troncs antiques qui se décomposent en humus aux fortes odeurs, la forêt incarne les forces élémentaires et primordiales, ce qui était à l'origine, ce qui demeure des temps disparus et ce qui survivra lorsque l'humanité aura disparu de la surface de la terre.  Elle est un être, aussi, multiforme, capable de passions, habité par une âme que l'on sent palpiter dans le frisson des branches et le craquement des troncs, et dont le souffle vient au-devant du voyageur, redoutable à l'égaré."

 

"Seuls poussent jusqu'au creux de la forêt l'ermite c'est à dire l'homme qui va se combattre lui-même, vaincre son minotaure, son dragon intérieur, et le chevalier dont la vocation est de détruire les monstres..."

 

"Il y a aussi le saint-chasseur, dont la forêt triomphe par sa propre conversion au christianisme, et qui fait apparaître aux yeux émerveillés de saint-Hubert un cerf portant une croix entre ses bois ; c'est parce qu'il s'est dompté lui-même que, contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, le cerf triomphe du chasseur : non pas en fuyant, mais en atteignant avant lui le havre du salut, la Croix."

 

Et, enfin, ce bref passage où l'auteur évoque les liens qu'entretiennent la Mort et le Fantastique :

"L'idée de la mort ajoute, à la souffrance de la séparation du corps et de l'âme, le pressentiment du châtiment qui attend l'homme dans l'au-delà s'il a manqué aux préceptes de la religion.  Le thème fantastique de la mort est ainsi lié aux deux autres grands thèmes fantastiques, celui de la Tentation, c'est à dire de l'incidieux assaut du péché, et de la damnation qui menace le pécheur, de l'enfer."

 

Une bien étrange présence...

perdu au coeur de la forêt,

vit

un humble ermite.

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La forêt, toute entière emplie du bruissement des arbres

et des conversasions des corbeaux...

Soudain,

dans l'intimité d'une chambre obscure,

jaillissent les imprécations de quelque un pauvre humain

à l'encontre de l'un de ceux-ci...

 "Que cette parole soit le signal de notre séparation,

oiseau ou démon !  -hurlai-je en me redressant.-

Rentre dans la tempête, retourne au rivage de la nuit plutonienne ;

ne laisse pas ici une seule plume noire comme souvenir du mensonge que

ton âme a proféré ; laisse ma solitude inviolée ;

quitte ce buste au-dessus de ma porte ;

arrache ton bec de mon coeur,

et précipite ton spectre loin de ma porte.

Le corbeau dit :  "Jamais plus ! "

(extrait du poème   Le Corbeau  d'Edgar Allan Poe)

Mais que serait la forêt sans l'intrusion bouleversante

du fracas d'une puissante locomotive ?

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Dans la forêt sans heure

On abat un grand arbre.

Un vide vertical

Tremble en forme de fût

près du tronc étendu.

Cherchez, cherchez, oiseaux,

La place de vos nids

dans ce haut souvenir

Tant qu'il murmure encore.

(poème extrait du Forçat innocent

de Jules Supervielle)

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La Rivière de sang           gouache de l'auteur  

  A chacun de nos pas, alors que nous empruntions les sentes effacées qui nous rapprochaient, Adelheide et moi, du sinistre repaire de Loewenstein, je pensais en moi-même à l'insurmontable difficulté qu'il y avait à rendre témoignage de l'émouvante -autant qu'angoissante-  beauté de la Nature : l'incroyable foisonnement des ramures, l'inextricable chaos des rochers, le fugitif moutonnement  des halliers, tout ce paysage sublîme livré à la tyrannie des vents...!

Je ne pouvais m'empêcher de songer à cette peinture admirable d'Albrecht Altdorfer que j'avais découvert un beau jour à Munich  -Coin de forêt avec saint-Georges terrassant le dragon- et à la réflexion que je m'étais faite alors : ce peintre seul avait bel et bien réussi à capter l'essence même de la forêt et de la Vie jaillissante qu'elle recellait.

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Coin de forêt à Falkenstein   encre de Chine de l'auteur 

 

Comment rendre les visages infiniment changeants de la Nature, et plus particulièrement ceux de la forêt ?

 

Chaque peintre, chaque écrivain, chaque artiste apporte sa propre réponse.

 

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Toute forêt ne renferme-t-elle pas en elle le désir inavoué d'égarer et de perdre le visiteur, cet intrus ?!

 

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Le recours au noir et blanc 

-et donc le plus souvent à la gravure- 

assure un rendu et une efficacité sans pareils :

le regard, enfin libéré de toute distraction indue par le chatoiement des couleurs, acquiert cette concentration rare et pourtant tellement indispensable à la juste appréciation d'une oeuvre.

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                                   Albrecht Altdorfer           Paysage avec pin double   (gravure)

                                                           Art Institute of Chicago

 

La forêt, lieu de toutes les malédictions !

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Coin de forêt à Berwartstein          encre de Chine de l'auteur

La forêt, lieu de tous les sortilèges !

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Coin de forêt à Hohenburg

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 Coin de forêt à Windstein         encre de Chine de l'auteur 

 

"Voyez donc !    Voyez ce qui reste des rêves de ces hommes.

Les obsessions dont ils étaient prisonniers résonnent encore en ce lieu.

Hantés par les passions les plus folles,

ces hommes sont tombés dans la voie du sang.

Hommes d'hier, hommes d'aujourd'hui, rien n'a changé."

dialogue extrait du film "Le Château de l'arraignée"

d'Akira Kurosawa, 1957

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monogramme de Niklaus Manuel  dit Deutsch

La forêt, terre de toutes les convergences,

espace de toutes les fécondations,

enclos sacré où se célèbrent toutes les unions,

creuset alchimique dans lequel fusionnent tous les principes.

La forêt, haut lieu du grand oeuvre...

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Albrecht Dürer   Adam et Eve, gravure

La silhouette d'un arbre ne suffit-elle pas déjà à en deviner le tempérament, l'âme, le coeur, et même l'esprit ?

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Albrecht Altdorfer    Paysage avec un pin et un bucheron

Sonder l'âme de la forêt, et explorer ses plus intimes arcanes...

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Coin de forêt à Bingen         encre de Chine de l'auteur 

 

Le ruissellement de l'eau sous les feuilles,

 

puis son écoulement joyeux parmi les pierres.

 

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Coin de forêt à Rheinfels    encre de Chine de l'auteur

Retrouver aussi le même regard,

et s'immerger alors  totalement

au sein de

LEUR

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Coin de forêt à Bacharach    encre de Chine de l'auteur

 Emprunter les mêmes gestes

qu'Albrecht Dürer et qu'Albrecht Altdorfer,

lorsqu'ils gravaient leurs plaques de cuivre

voici plus de 500 ans maintenant,

c'est comme inciser une écorce, 

et revivre les tourments même de l'arbre, et du graveur,

unis dans leur création

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Coin de forêt au Trifels        encre de Chine de l'auteur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

25/07/2010

La NEF DES FOUS

  " Le fou est l'homme

qui a tout perdu

sauf la raison "

 G.K.CHESTERTON

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La Nef des fous

 

(dass Narrenschiff)

 

 

 

 extraits du livre de

 Sébastien Brant

 publié à Bâle en 1494

et illustré par Albrecht Dürer et ses élèves

........

 

Des voeux inopportuns...

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"on voit rarement la beauté

Avec vertu aller de pair.

...

car l'avidité nous aveugle

Nous désirons ce qui nous nuit.

...

Ce que fou veut est désastreux :

Il veut sa ruine et n'en sait rien."

 

Le Navire de Cocagne

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De flatter le cheval aubère...

(qui était considéré comme un animal non fiable)

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"Tout cela n'arriverait pas

Si l'on voulait prendre sagesse

Si l'on était tel qu'on feint d'être :

Le coeur sincère et pieux, honnête,

Ou bien si l'on ne feignait pas

moins de fous seraient ici-bas."

 

Du mépris de la pauvreté

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Ici-bas il n'arrive à rien

Qui n'a que vertu pour tout bien :

Sagesse n'est plus honorée

L'honnête est le dernier servi

Est mis à la portion congrue,

Il ne faut plus parler de lui ;

Et qui n'aspire qu'aux richesses

Habile à s'enrichir bien tôt,

Fait l'usurier, nuit, tue, se damne,

Est félon contre son pays.

Il en va ainsi par le monde :

L'argent fait de mauvaises gens."

 

De vouloir découvrir tous les pays...

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"Mauvaises moeurs ont longue vie

Le mal prend toujours le dessus

Car le diable nous poussue au vice

Nous veut garder à son service.

...

Et quel besoin l'homme a-t-il donc

De rechercher plus haut que lui

Et sans savoir en quoi lui sert

Ce qu'il trouverait d'éminent

Ignorant l'heure de sa mort

Qui le suit, pareille à son ombre

...

On connait de lontains pays

et nul ne se connaît soi-même."

 

D'observer les astres...

 "Le monde adore être trompé..."

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 Laisser dire...

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"Sans son battan, cloche ne tinte

Y mettrait-on queue de renard :

Entends tacite les vains bruits.

Qui ne voudrait fâcher personne

Doit supporter bien des tracas

Et sur son seuil ouïr bien des bruits

Voir bien des choses malgré lui ;

Pour ce, louons bien haut ceux-là

Qui se sont retirés du monde,

Pour vivre par monts et par vaux,

Car le monde incite à la chute,

Les pousserait à se damner.

...

Il n'est pas né, l'homme capable

De plaire ensemble à tous les fous

...

Le monde agit tel qu'il est fait."

...

Des fous aussi fous que devant...

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Folie est d'ouïr de bons avis

Sans s'en trouver guère plus sage,

Est fou qui veut voir du pays

Mais au retour n'a rien appris,

Ce qu'il a vu, il veut l'avoir,

Aux yeux de tous, reste un coquard.

 

 

                                     De tout remettre au lendemain...

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Fou qui chante avec les corbeaux : "Cras, cras ! " demain il fera jour !

 

Plus fou sera dans son tombeau.

tarot, tarot de marseille, narrenschiff, sébastien brant, albrecht dürer,

  Combien de fous ont trépassé en chantant "demain, dès demain !"

On court aux plaisirs, aux péchés, jour et nuit d'un pas empressé ;

 Mais pour s'accorder avec Dieu on y va en traînant les pieds

 On y sursoit, on a le temps.

 

  

 

03/07/2010

Une HISTOIRE DE SORCELLERIE FANTASTIQUE

                                                                                                                                 

la basilique d'Avioth  par Viollet- Le-Duc

 

J'étais bien loin de me douter où allait me mener

une banale conversation 

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au départ d'une singulière pierre taillée

recueillie par un cultivateur du hameau

de Buzin, et dont la récente découverte

m'avait été rapportée par un de ses

proches voisins, je me lançai sur la piste d'une église

aujourd'hui totalement disparue...

   pierre 2 

pierre 1

 Un soupirail pour s'échapper ?

                                                                                                                                        soupirail

Cette cave d'une très ancienne demeure du hameau de Buzin (Condroz, Wallonie, Belgique) livrera-t-elle un jour ses terribles secrets ?   la cave 

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Cet âtre va-t-il enfin nous révéler tout ce dont il a été témoin ?

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A force de sonder le passé, de fouiller les archives, d'explorer les lieux dits, j'ai été amené à m'intéresser au procès de Marie Orban, cette femme de 60 ans qui fut accusée de sorcellerie,  et exécutée en 1652 à Buzin, hameau de l'ancienne commune de Failon.  (région du Condroz, en terre wallonne, Belgique)

 

La lecture du compte-rendu de son procès (Annales de la Société archéologique de Namur, tome 11, 1870-1871, pages 393 à 462)  est à cet égard tout à fait édifiante ! 

 

Marie Orban, fille de Lambert Pirsoul (natif de Libois) et de Marie Damode (originaire du ban de Foirsé) était la veuve de Freson Orban, (dont la mère était déjà réputée sorcière) et habitait le lieu dit de La Foulerie, petit hameau retiré au cœur de la forêt en bordure du ruisseau de  la Somme, situé en contrebas et à environ 1 km du village de Failon.  La transcription de son procès nous apprend aussi incidemment que ses parents étaient réputés avoir été bannis et exilés du pays de Liège et du comté de Looz.  Les faits rapportés  s'inscrivent dans un contexte d'instabilité, puisqu'il est fait mention du passage de soldats dans des endroits tout proches : le village de Somal et le château de Chantraine. (étymologiquement : le lieu où chante le corbeau)

 

Marie Orban fut accusée de sorcellerie par la Haute Cour de Justice de Buzin-Failon, présidée par Lambert d'Anthisnes, officier représentant Messire Gérard de Luxembourg, Seigneur de Hollogne, Buzin et Failon.  L'accusation visait également Jeanne, la sœur de Marie Orban, et épouse de Jean Lowys, ainsi que Marie, épouse d'Ambroise Delvaux.

 

L'acte d'accusation entendait « obvier aux maux et châtier les délinquants, signament toutes personnes s'abusant de la loi divine et humaine, exerçant journalièrement exhanterie, sortilège, morts de personnes, bêtes, ravagement et gastement des fruits de la terre, s'adonnant au diable, et par tels enchantements travaillent à la ruine entière des bonnes personnes... »

 

Cet acte est énoncé en 30 articles au nombre desquels on relève des questions relatives à des allées et venues nocturnes et suspectes, des participations répétées à des danses avec le diable, la disparition inexplicable de l'hostie consacrée lors de la communion au cours de la messe dominicale, le fait d'avoir inexplicablement devancé d'autres paroissiennes en se rendant à la messe à Buzin, le prononcement de paroles-sortilèges à l'encontre d'une femme qui barattait son beurre, le fait d'avoir jeté des sorts et d'avoir rendus ainsi soudainement malades de tierces personnes, le fait d'avoir renversé une charrée de fumier, le fait d'avoir prononcé des maléfices et exercé tous autres sortilèges afin de faire mourir en plusieurs occasions quelque bétail, le fait d'être réputées sorcières, d'être réputées voleuses...

 

Attardons-nous un instant sur cette singulière anecdote de la sainte hostie perdue, et référons-nous au témoignage écrit qui nous en est donné :

 

« une fois estante présentée au banc de la sainte communion, Marie Orban, et lui étant présentée la sainte hostie consacrée  par le curé, et venue jusqu'à ses lèvres, fut perdue et évanouie, et étant regardé par le dit curé si elle était en sa bouche ou alentour d'elle, ne la sut voir ni apercevoir en sa dite bouche ni aux environs, et la dite sainte hostie perdue au grand étonnement du révérend prêtre et des personnes présentes au banc de communion... »

 

Le procès commence le 1er février 1652 par l'audition des 12 témoins suivants, dont l'identification se fait tantôt par leurs patronymes, tantôt par leur lieu d'habitation, voire même leur lieu de naissance  :  Marie de Sausoy, Toussaint de Ramezée, Pierre Wathelet, Wathieux Delvaux, Lambert de Pesesse, Hubert Donis, (de Maffe) Elisabeth Sienguin, François Jalet, Catherine Dosogne, (de Failon)  Marie Donis, (de Maffe) Pierre Sienguin, le curé de Buzin et de Failon, et Jean Thomas.

 

Il est à noter que c'est Elisabeth Sienguin, nièce du curé Pierre Sienguin, âgée de 17/18 ans, qui chargera le plus l'accusée Marie Orban, puisqu'elle l'accusera de pacte avec le diable et rapportera même avoir entendu la fille de Marie Orban, Catherine, déclarer qu'elle était fille de sorcière.

 

L'audition des témoins terminée en présence du mayeur (bourgmestre) de Failon, le rapport est envoyé aux échevins de Liège, lesquels ordonnent à la Cour de Justice de Buzin de « s'assurer des personnes » incriminées et de les soumettre à examen.  S'en suit une visite au domicile d'Ambroise et de Marie Delvaux, avec établissement de l'inventaire des « meubles, bestiaux et hardes »  de ceux-ci.  Puis, « par le son de la cloche, des manants de Failon sont convoqués pour saisir Marie Delvaux et Marie Orban. » 

 

Vingt deux manants répondent à l'appel.  De longs et pénibles interrogatoires peuvent à présent commencer.  Nous sommes le 11 février 1652.

 

Marie Delvaux s'en tire à bon compte en déclarant succinctement qu'elle « n'a

 

voulu rien dire ni déclarer, sinon qu'elle dit ne pas être telle que ce qu'on lui impose. »  De toute évidence, les charges qui pesaient sur elle étaient bien faibles... Quant à Marie Orban, retenue prisonnière dans les caves de la maison du Seigneur de Buzin, Messire Gérard de Luxembourg, elle confia ingénument avoir rencontré un homme  -le diable, confirme-t-elle-  qui lui fit des propositions et affirma pouvoir lui ôter toute tristesse qu'elle avait accumulé en son cœur.  La malheureuse aggrava son cas en ajoutant avoir participé aux danses (le sabbat) nocturnes à Verlée, et à Maffe, avoir été transportée dans les airs par le diable, s'être ointe d'un onguent fourni par celui-ci, et vu Marie Delvaux en compagnie de nombreux sorciers et sorcières. 

 

Mal lui en prit : après lecture de sa déposition, Marie Orban persista inexplicablement dans ses déclarations. Les interrogatoires se poursuivirent donc les 12 et 14 février 1652.

 

Marie Orban évoque alors sa mésentente avec son gendre, lequel la traitait mal, et la profonde tristesse qu'elle en éprouve.  Elle parle de la visite de cet homme vêtu de rouge, alors qu'elle filait sa quenouille au coin du feu. 

 

« Si elle voulait et croire et s'adonner à lui, qu'elle ne serait plus triste et qu'il lui donnerait de l'argent.  A quoi elle dit qu'elle ne voulut consentir et qu'elle fit le signe de la croix, et que le dit homme s'évanouit par une fenêtre. »

 

En outre, Marie Orban reconnut qu'elle consentit à son coulant (son amant)  d'aller le soir aux danses par crainte d'être battue.  Elle rapporta « que sur le soir, étant couchée à son lit, il entra comme elle croit en forme d'un chat par une fenêtre et se changea en un homme vêtu de rouge » un diable aux pieds fendus. 

 

Elle aggrava définitivement son cas en confirmant que son amant lui avait conseillé à plusieurs reprises de faire mourir des personnes. (son beau-fils, la femme de celui-ci et leurs enfants) Enfin, elle avoua qu'après les danses, elle faisait « des fosses en terre desquelles sortaient des souris en quantité... afin de gâter les grains. »

 

Manifestement éprouvée par sa détention, et par le régime qui lui était infligé, l'infortunée Marie Orban confirmera puis infirmera tour à tour ses aveux.

 

Il fut alors décidé que l'accusée serait examinée  par un docteur en médecine.  Devant les résultats de l'expertise de ce dernier, (« icelle est ven bon sens et jugement, reconnaissant y avoir en icelle plus de malice que de sotise ») la Cour décida de lui appliquer la « torture modérée », laquelle consistait en une « gêne », l'accusée étant placée durant un certain temps debout devant un feu, sans avoir ni mangé ni bu.

 

La torture produisit son effet, puisque l'accusée se rétracta sur plusieurs points, en donnant des « réponses incohérentes et ses divagations attestent de l'influence de la peur sur un cerveau déjà malade. »

 

La Cour fut dès lors confrontée au problème de la charge financière que représentait le recours au maître des œuvres, et « autre forte nécessaire pour l'extirpation des personnes sy pernicieuse que j'ai fait saisir... »

 

La torture modérée fut une nouvelle fois requise à l'encontre de la malheureuse.  Ceci se passait le 26 mars 1652. 

 

Une fois encore, hélas, « après lecture, Marie Orban persiste. »  Elle confirme en outre que le diable l'appelait Droumguine, et qu'elle appelait son amant Pruser.  Tant de familiarités ne pouvaient plus que lui être fatales...

 

Marie Orban devait perdre définitivement pied en avouant ce qui suit : 

 

« interrogée si elle n'a eu copulation charnelle avec le diable, et combien de fois et en quels lieux, elle dit que la première fois qu'elle eut trouvé le diable étant retournée à son logis et étant dans son étable, le diable s'approcha d'elle sur le soir, avec lequel elle eut copulation et recepti semen eius frigidum sicut glacies... »  Gageons que les cheveux des membres de la Haute Cour durent s'hérisser de stupeur et d'effroi, ce qu'atteste ces derniers mots de la citation, expressément énoncés en latin ! 

 

Finalement, Marie Orban capitula totalement en reconnaissant qu'à la fin, « elle renonça à Dieu, la glorieuse Vierge, sa foi, et son baptême... »  ce qui acheva de la condamner irrémédiablement à mourir étranglée puis brûlée et réduite en cendres.  L'exécuteur des hautes œuvres était un dénommé Jacques. 

 

Le curé de Buzin attesta avoir confessé la condamnée et « avoir en elle reconnu une vraie contrition et repentance. »

 

L'exécution eut lieu entre Buzin et Failon, au lieu où il existait un ancien tilleul, (Tillou, en wallon) lieu qui fut à jamais maudit.

 

Quels enseignements tirer de cette sinistre affaire ? 

 

Affirmer que tout ceci n'appartient plus qu'à un passé définitivement révolu, revient à commettre une grossière erreur.  L'histoire de l'humanité ne nous démontre-t-elle pas que l'être humain demeure ce qu'il a toujours été : une créature prompte à s'aveugler au gré de ses intérêts du moment... ! 

 

Voilà qui devait être rappelé !

 

Pour ceux qui veulent approfondir la question, je leur conseille de se référer aux chroniques du procès des sorcières de Sugny, telles que les a rapportées le docteur Delogne de Bouillon. 

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la prisonnière        encre de Chine de l'auteur, Dominique Mertens   

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 les abords de la chapelle de Verlée

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le tillou de Buzin

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la chapelle de verlée

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la campagne de Failon

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la campagne de Chantraine

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la campagne de Buzin

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la Foulerie, Failon