18/02/2010

GEORGE SAND ET LE GOTHIQUE

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"George Sand n’est pas un penseur, mais elle est de ces sibylles qui ont discerné dans le futur une humanité plus heureuse. Et si, toute sa vie, elle proclame la possibilité, pour l’humanité, d’atteindre à l’Idéal, c’est qu’elle-même était armée pour y atteindre."

Fiodor Dostoïevski       Journal d'un écrivain (1876)

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ci-dessous, quelques extraits du roman de Geoge Sand, "Spiridion" (1842) qui ne sont pas sans rappeler ce chef-d'oeuvre du Gothique qu'est  le roman de Matthew Gregory Lewis, "Le Moine", (1796)  

rares parties aux accents gothiques dans une oeuvre davantage tournée vers la spéculation spirituelle.

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"Spiridion a été écrit en grande partie, et terminé dans la Chartreuse de Valdemosa, aux gémissements de la bise dans les cloîtres en ruines. Certes, ce lieu romantique eût mieux inspiré un plus grand poète. Heureusement le plaisir d'écrire ne se mesure pas au mérite de l'œuvre, mais à l'émotion de l'artiste; sans des préoccupations souvent douloureuses, j'aurais été bien satisfaite de cette cellule de moine dans un site sublime, où le hasard, ou plutôt la nécessité résultant de l'absence de tout autre asile, m'avait conduite et mise précisément dans le milieu qui convenait au sujet de ce livre commencé à Nohant." GEORGE SAND. Nohant, 25 août 1855.

- «Misérable pécheur ! Ame basse et perverse !

Vous savez bien que vous me cachez un secret formidable,

et que votre conscience est  un abîme d'iniquité.

Mais vous ne tromperez pas l'oeil de Dieu,

vous  n'échapperez point à sa justice. Allez, retirez-vous de moi ;

je ne  veux plus entendre vos plaintes hypocrites.

Jusqu'à ce que la contrition ait touché votre coeur,

et que vous ayez lavé par une pénitence sincère

les souillures de votre esprit,

je vous défends d'approcher du tribunal de la pénitence.

— Ô mon père! mon père! m'écriai-je,

ne me repoussez pas ainsi, ne me réduisez pas au désespoir,

ne me faites pas douter de la bonté de Dieu

et de la sagesse de vos jugements.

Je suis innocent devant le Seigneur ; ayez pitié de mes souffrances....

— Reptile audacieux ! s'écria-t-il d'une voix tonnante,

glorifie-toi de ton parjure et invoque le nom du Seigneur

pour appuyer tes faux serments ;

mais laisse-moi, ôte-toi de devant mes yeux,

ton endurcissement me fait horreur ! »     ........

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Albrecht Altdorfer    Vierge Marie

"Cependant je ne pouvais m'y décider encore,

car j'éprouvais un bien-être inouï, et j'écoutais

dans une sorte d'aberration paisible les bruits de ce souffle d'été

qui se glissait furtivement par la fente d'une persienne.

Alors il me sembla entendre une voix qui partait du fond

de la sacristie, et qui parlait si bas que je ne distinguais pas

les paroles. Je restai immobile et prêtai toute mon attention.

La voix paraissait faire une de ces prières entrecoupées

que nous appelons oraisons jaculatoires.

Enfin je saisis distinctement ces mots :

Esprit de vérité, relève les victimes de l'ignorance

et de l'imposture."          ……….

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"C'était  peut-être au nom du malin esprit

qu'il m'avait imposé les mains.

Peut-être avais-je fait alliance avec les esprits de ténèbres

en recevant les caresses et les consolations

de ce moine suspect. Je fus troublé, agité ;

je ne pus fermer l'oeil de la nuit."       ..........

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              alessandro magnasco     la prière des moines pénitents

"Quand un homme a entendu l'esprit l'appeler,

ne fût-ce qu'une fois et faiblement, il doit tout quitter

pour le suivre, et rester là où il l'a conduit,

quelque mal qu'il s'y trouve.

Retourner en arrière n'est plus en son pouvoir,

et quiconque a méprisé une seule fois la chair pour l'esprit,

ne peut plus revenir aux plaisirs de la chair ;

car la chair révoltée se venge et veut chasser l'esprit à son tour.

Alors le coeur de l'homme est le théâtre d'une lutte terrible

où la chair et l'esprit se dévorent l'un l'autre ;

l'homme succombe et meurt sans avoir vécu.

Je m'avançai pour m'agenouiller devant cette image sacrée ;

mais il me sembla encore qu'on me suivait pas à pas,

et je me retournai encore sans voir personne.

En ce moment mes yeux se portèrent sur le tableau

qui faisait face à celui de saint Benoît ;

et quelle fut ma surprise en retrouvant les mêmes traits

avec une expression douce et grave, et la belle chevelure

ondoyante que j'avais cru voir en réalité !

Ce personnage était bien plus identique que l'autre

avec ma vision. Il était debout et dans l'attitude où

il m'était apparu. Il portait exactement le même costume,

le même manteau, la même ceinture, les mêmes bottines.

Ses grands yeux bleus, un peu enfoncés

sous l'arcade régulière de ses sourcils,

s'abaissaient doucement avec une expression méditative

et pénétrante."        ..........

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                                      alessandro magnasco      évêque

 «Il est facile de bien vivre, dit-il ; plus facile que de bien mourir !

Il n'est pas bon de tant cultiver la science dans le cloître.

L'esprit s'exalte, l'orgueil s'empare souvent des meilleures têtes,

et l'ennui fait aussi qu'on se lasse de croire toujours aux mêmes  

vérités. On veut en découvrir de nouvelles ; on s'égare.

Le démon fait son profit de cela et vous suscite parfois,

sous les formes d'une belle philosophie

et sous les apparences d'une céleste inspiration,

de monstrueuses erreurs, bien malaisées à abjurer

quand l'heure de rendre compte vous surprend.

J'ai ouï dire tout bas, par des gens bien informés,

que l'abbé Spiridion, sur la fin de sa carrière,

quoique menant une

vie austère et sainte, ayant lu beaucoup de mauvais livres,

sous prétexte de les réfuter à loisir,

s'était laissé infecter peu à peu, et à son insu,

par le poison de l'erreur. Il conserva toujours l'extérieur

d'un bon religieux ; mais il paraît que secrètement il était tombé

dans des hérésies plus monstrueuses encore

que celles de sa jeunesse."      .........

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  "Le soir, comme il s'assoupissait doucement

et que j'achevais ma prière à côté de son lit,

la porte s'ouvrit brusquement, et une figure épouvantable

vint se placer en face de moi. Je demeurai terrifié

au point de ne pouvoir articuler un son ni faire un mouvement.

Mes cheveux se dressaient sur ma tête

et mes yeux restaient attachés sur cette horrible apparition

comme ceux de l'oiseau fasciné par un serpent.

Mon maître ne s'éveillait point, et l'odieuse chose était immobile

au pied de son lit. Je fermai les yeux pour ne plus la voir

et pour chercher ma raison et ma force au fond de moi-même.

Je rouvris les yeux, elle était toujours là.

Alors je fis un grand effort pour crier et,

un râlement sourd sortant de ma poitrine,

mon maître s'éveilla. Il vit cela devant lui et ,

au lieu de témoigner de l'horreur ou de l'effroi,

il dit seulement du ton d'un homme un peu étonné :

«Ah ! ah !

— Me voici, car tu m'as appelé, dit le fantôme.

— Mon maître haussa les épaules, et se tournant vers moi :

— Tu as peur ? me dit-il ; tu prends cela pour un esprit, pour le

diable, n'est-ce pas ? Non, non ; les esprits ne revêtent pas cette

forme, et, s'il en était d'aussi sottement laids,

ils n'auraient pas le pouvoir de se montrer aux hommes.

La raison humaine est sous la garde de l'esprit de sagesse.

Ceci n'est point une vision, ajouta-t-il en se levant

et en s'approchant du fantôme ; ceci est un homme de chair

et d'os. Allons, ôtez ce masque, dit-il en saisissant le spectre à

la gorge, et ne pensez pas que cette crapuleuse mascarade puisse

m'épouvanter."

Alors, secouant ce fantôme avec une main de fer, il le fit tomber

sur les genoux et, Alexis lui arrachant son masque,

je reconnus le frère convers qui m'avait chassé de l'église,

et qui avait nom  Dominique."       .........

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 "Alexis marchait toujours à grands pas, traînant son prisonnier.

De temps en temps celui-ci faisait des efforts pour se dégager

de sa main formidable ; mais le père, s'arrêtant, lui imprimait un

mouvement de strangulation, et le faisait rouler sur les degrés.

Les ongles d'Alexis étaient imprégnés de sang, et les yeux du

Dominique sortaient de leurs orbites. Je les suivais toujours, et

ainsi nous arrivâmesau bas du grand escalier

qui donnait sur le cloître. Là était suspendue la grosse cloche

que l'on ne sonnait qu'à l'agonie des religieux,

et que l'on appelait l'articulo mortis.

Tenant toujours d'une main son démon terrassé,

Alexis se mit à sonner de l'autre avec une telle vigueur

que tout le monastère en fut ébranlé.

Bientôt nous entendîmes ouvrir précipitamment les portes

des cellules, et tous les escaliers se remplirent de bruit.

Les moines, les novices, les serviteurs,

toute la maison accourait, et bientôt le cloître fut plein de

monde. Toutes ces figures effarées et en désordre,

éclairées seulement par la lueur tremblante de ma lampe,

offraient l'aspect des habitants de la vallée de Josaphat

s'éveillant du sommeil de la mort au son de la trompette du

jugement. Le père sonnait toujours, et en vain on l'accablait de

questions, en vain on voulait arracher de ses mains

le malheureux Dominique : il était animé d'une force surnaturelle ;

il faisait face à cette foule, et la dominant du bruit de son tocsin

et de sa voix de tonnerre :

«Il me manque quelqu'un, disait-il ; quand il sera ici,

je parlerai, je me soumettrai, mais je ne cesserai de sonner

qu'il ne soit descendu comme les autres. »

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 alessandro magnasco    scène d'intérieur aux moines

 « Fulgence tourna ses yeux humides vers le sablier.

Il ne restait plus que quelques grains dans le récipient.

Emporté par un mouvement de douleur inexprimable,

il serra convulsivement les deux mains de son maître,

qui étaient enlacées aux siennes, et qu'il sentait se refroidir rapidement. L'abbé lui rendit son étreinte avec force,

et sourit en lui disant : «Voici l'heure! »

En cet instant, Fulgence sentit une main pleine de chaleur

se poser sur sa tête. Il se retourna brusquement, et vit debout derrière lui un homme en tout semblable à l'abbé,

qui le regardait d'un air grave et paternel.

Il reporta ses regards sur le mourant ;

ses mains s'étaient étendues, ses yeux étaient fermés.

Il avait cessé de vivre de la vie des hommes.

Fulgence n'osa se retourner. Partagé entre la terreur

et le désespoir, il colla son visage au bord du lit,

et perdit connaissance pendant quelques instants.

Mais bientôt, se rappelant le devoir qu'il avait à remplir,

il reprit courage, et acheva d'ensevelir son maître bien-aimé

dans le linceul. Il arrangea le manuscrit avec le plus grand

soin, mit le crucifix dessus, suivant l'usage,

et croisa les bras du cadavre sur la poitrine. À peine y furent-ils

placés, qu'ils se roidirent comme l'acier, et il sembla à Fulgence

que nul pouvoir humain n'eût pu arracher le livre

à ce corps privé de vie.

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«Le jour des obsèques de Fulgence, cette dalle fut levée,

et nous descendîmes l'escalier du caveau,

car une place avait été conservée pour l'ami de Spiridion

à côté de celle même où il reposait.

Telle avait été la dernière volonté du maître.

Le cercueil de chêne que nous portions était fort lourd ;

l'escalier roide et glissant ; les frères qui m'aidaient,

des adolescents débiles, troublés peut-être par la lugubre

solennité qu'ils accomplissaient.

La torche tremblait dans la main du moine

qui marchait en avant. Le pied manqua à un des porteurs ;

il roula en laissant échapper un cri,

auquel les cris de ses compagnons répondirent.

La torche tomba des mains du guide et, à demi éteinte,

ne répandit plus sur les objets qu'une lumière incertaine,

de plus en plus sinistre. L'horreur de cet instant fut extrême

pour des jeunes gens timides, élevés dans les superstitions

d'une foi grossière, et prévenus contre la mémoire de l'abbé

par les imputations absurdes qui circulaient encore

contre lui dans le cloître.

Ils croyaient sans doute que le spectre de Spiridion

allait se dresser devant eux, ou que l'esprit malin,

réveillé par ces saintes ablutions,

allait s'exhaler en flammes livides de la fosse ténébreuse."

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                         Alessandro Magnasco     Intérieur de synagogue

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                                                    George Sand âgée                  peinture 

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ci-dessous, quelques extraits du roman de George Sand, "Consuelo"

et de sa suite dans le roman "La Comtesse de Rudolstadt". 

 "Si l’ingénieuse et féconde Anne Radcliffe se fût trouvée à la place du candide et maladroit narrateur de cette très véridique histoire, elle n’eût pas laissé échapper une si bonne occasion de vous promener, madame la lectrice, à travers les corridors, les trappes, les escaliers en spirale, les ténèbres et les souterrains, pendant une demi-douzaine de beaux et attachants volumes, pour vous révéler, seulement au septième, tous les arcanes de son œuvre savante. Mais la lectrice esprit fort que nous avons charge de divertir ne prendrait peut-être pas aussi bien, au temps où nous sommes, l’innocent stratagème du romancier."

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"Ces bizarres propos ramenèrent Consuelo au sentiment de terreur superstitieuse qu’elle avait éprouvé en entrant dans la demeure des Rudolstadt. La subite pâleur d’Amélie, le silence solennel de ces vieux valets à culottes rouges, à figures cramoisies, toutes semblables, toutes larges et carrées, avec ces yeux sans regards et sans vie que donnent l’amour et l’éternité de la servitude ; la profondeur de cette salle, boisée de chêne noir, où la clarté d’un lustre chargé de bougies ne suffisait pas à dissiper l’obscurité ; les cris de l’effraie qui recommençait sa chasse après l’orage autour du château ; les grands portraits de famille, les énormes têtes de cerf et de sanglier sculptées en relief sur la boiserie, tout, jusqu’aux moindres circonstances, réveillait en elle les sinistres émotions qui venaient à peine de se dissiper. Les réflexions de la jeune baronne n’étaient pas de nature à la rassurer beaucoup."

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 "Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de cette forêt jetée sur un terrain montueux et tourmenté, Consuelo se trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu’il était assez difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l’homme, jalouse de celle du temps, y avait été destructive. Ce n’était plus qu’une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par l’ordre du redoutable aveugle, le célèbre chef calixtin Jean Ziska, dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-être en effet."         ..........

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"Cette pièce avait dans ses ornements

 et dans sa disposition tout le caractère

 d’un lieu destiné aux opérations magiques.

 Mais je n’eus pas le loisir de l’examiner beaucoup ;

mon attention était absorbée par un personnage

assis devant une table. Il était seul et cachait

 sa figure dans ses mains, comme s’il eût été plongé

dans une profonde méditation.

 Je ne pouvais donc voir ses traits,

 et sa taille était déguisée par un costume

que je n’ai encore vu à personne.

 Autant que je pus le remarquer, c’était une robe,

ou un manteau de satin blanc doublé de pourpre,

et agrafé sur la poitrine par des bijoux hiéroglyphiques

 en or où je distinguai une rose,

une croix, un triangle, une

tête de mort, et plusieurs riches cordons

de diverses couleurs. "      ...........

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à suivre.....